John Le Carré, « le tunnel aux espions », le tunnel aux pigeons.

Alors que je finissais la lecture du Tunnel aux pigeons, je tombais pas plus tard qu’hier sur la recension d’un jeune doctorant sur le roman d’espionnage. Le cancre citait Angelot, et « Le roman d’espionnage, parce qu’il était classé dans la catégorie de paralittérature fut longtemps exclu du monde de la culture lettrée car sacrifiant la prétention esthétique à l’efficacité narrative ». Une vision franco-française de la littérature montrant une méconnaissance du genre, en Angleterre, en Allemagne, en Russie ou en Chine, depuis Lo Kouan-choung au XVIe siècle, ou le dramaturge William Somerset Maugham ou Graham Green dans les années 30, sans parler de nos écrivains francophones. Mais j’y reviendrai plus bas. Même les termes de Guerre froide sont un cadeau d’écriture, celui d’une nouvelle d’Orwell qui théorise et politise pour la première fois la bombe avec You and the Bomb en 1947. Il y a une une autre nouvelle — encore de l’espionnage — autour de cette invention, non publiée mais fondée sur des documents d’époques, le montage du KGB pour lancer la grande vague pacifiste anti-américaine. J’ai eu la chance d’en lire les lignes signées au début des années soixante.

De Lermontov à Le Carré, en passant par Green et Volkoff, les auteurs de romans d’espionnage ont reçu bien trop de prix littéraires pour une assertion comme celle-là. Cela tombait parfaitement car Percy Kemp, Philippe Kerr ou moi-même pensons que John Le Carré n’est pas un « maître du roman d’espionnage » mais l’un des écrivains le plus brillants de sa génération, tous genres confondus.

Mais, la prouesse de l’oeuvre est que ces centaines de millions de livres vendus à travers le monde n’ont pas changé la qualité de cette écriture vieille de plus de soixante ans. Elle est bien vivace dans cette autobiographie pleine d’humour et de nostalgie, reflet d’une vie au service de l’Histoire. Pourtant, ses premiers écrits n’eurent pas beaucoup de succès. Il fallut attendre L’espion qui venait du froid pour que l’auteur soit enfin reconnu.

Placer ses amis

Quand j’ai reçu l’invitation de participer, en tant que chroniqueur, à l’épopée Boojum, je me suis aussitôt mis en quête d’amis écrivains rencontrés au hasard des dédicaces de salons et autres thés de libraires. Disons, qu’il est plus facile de parler d’un ami que d’un ennemi, surtout pour dire du mal de lui, s’entend.

Au fil du premier échange épistolaire pour « l’animal littéraire » avec Percy Kemp, j’appris ce que tous les lecteurs de Boojum savent aujourd’hui : Kemp avait été invité à écrire dans le Wooster Sauce, le magazine de la P.G Woodehouse Society.

Le deuxième fut pour Philipp Kerr, qui ne pouvait que répondre : « Mais comment ? Percy Kemp écrit dans le Wooster Sauce, le magazine de la P.G Woodehouse Society ? » un rien jaloux, peut-être.

Le troisième fut pour John le Carré, qui ne répondit surtout rien à ma demande habituelle, « … qu’il était temps de faire renaître à l’action le vieux George Smiley, qui profite certainement d’une retraite à la campagne, car tout le monde sait que le cigare et le whisky font vivre centenaires les Anglais bien éduqués… ».

Toute l’écriture de John le Carré transparaît dans ce personnage du maître-espion, non pas celui qui vole l’information seulement, mais qui pense, gère, développe un réseau d’informateurs et d’influenceurs, de voleurs et de promoteurs secret d’une vérité qu’il sait dépassée, celle surtout imaginée par un George Smiley débonnaire.

De l’écrivain Le Carré, Percy Kemp remarque ceci :

En apparence, son succès phénoménal John le Carré le dut surtout au Rideau de fer qui acheva de scinder en deux le monde né de la défaite de l’Allemagne nazie, et au Mur de Berlin qui consuma le divorce entre les alliés occidentaux et soviétiques de la veille. En apparence seulement. En réalité, son succès, John le Carré le dut moins à l’actualité, qu’au talent immense qu’il montra à dépasser les idéologies et à aller par-delà les credos, les mottos et les oripeaux, afin de réinsérer le facteur humain et les passions consumantes dans une guerre aussi déshumanisée que froide. ».

Il pense aussi que cette guerre froide est opposée à une guerre chaude qui a un nom, un visage, une voix, un corps, auxquels on pouvait se raccrocher : « noms solennellement martelés des soldats tombés au champ d’honneur, visages radieux des héros victorieux de retour au pays, voix graves des commentateurs déclamant des communiqués triomphalistes, corps inertes et corps convulsifs des victimes civiles. »

Chez le Carré ou même Green, au contraire des Français et des Américains, il y a une vision anglaise de la séparation de l’Allemagne par le rideau de fer, une aventure épique que reprend John Le Carré, et qui a longtemps semblé incongrue en France.

L’Allemand ou le Russe ne sont pas les ennemis éternels. Ils sont les rivaux consanguins hérités des mariages des rois, des tsars ou des empereurs, des mélanges aristocratiques et des échanges militaires. L’espionnage, cet outil du politique, ce reflet de l’histoire, revêt chez l’espion anglais une quête romantique que la trahison aboutit à transformer en drame absolu, shakespearien.

 

 

Caïn et Abel par Norbert Spehner

Dans la littérature d’espionnage de la même époque en France, vous ne trouverez que de l’aventure, de la barbouzerie, de la « guerre de l’ombre ». Relisez chez mon éditeur les jolis petits romans de Yves Delville, alias Francis Rick. Vous comprendrez alors cette proximité de l’écriture des années soixante-dix avec le roman américain, transformé par le cinéma par les succès de James Bond, si éloigné des écrits – paresseux – de Ian Flemming. Un bon camp, celui de l’Amérique, de l’Occident face au Mal et ses affidés maffieux, l’Est. Le mythe de la France sans illégaux, résonné plus que raisonné par les caisses de résonnance des médias d’alors est fondé sur la grande réconciliation gaullienne, l’oubli chargé de l’histoire de la résistance communiste autant que de la puissance de la contre-révolution d’une gauche anticoloniale des années d’après-guerre.

Il aura fallu l’arrivée de Vadimir Volkoff, malgré son trop méconnu Agent triple en 1963, et le roman Le Retournement, prix Chateaubriand 1979,  soit vingt ans plus tard, pour réintégrer cette puissance du facteur humain dans le genre : qui d’autre qu’un fils d’aristocrate russe émigré pouvait comprendre le déchirement d’un homme de l’Est approché par un maître-espion issu de son sang ? Qui, sinon que cet autre, au prix de quelques secrets, pourra lui faire espérer toucher sa terre, embrasser sa famille ?

Percy Kemp termine son exégèse de Le Carré, toujours par un

Ignorant les machines de guerre sophistiquées, balayant les oripeaux, moquant la haute technologie, dépassant le clash des systèmes au profit de l’affrontement psychologique entre individus, le Carré finit par replacer l’homme au centre de la guerre froide, et fait des passions humaines le moteur de l’Histoire. ».

Une phrase en écho à la définition des genres fictionnels que nous offre le grand critique canadien Norbert Spehner, aussi l’auteur de la bible (sic) du polar, le détectionnaire. Pour lui, il suffit de prendre pour éclairage le récit de l’assassinat d’Abel par Caïn.

Vous lirez un roman de procédure policière si vous vous intéressez à la vision de la Justice – divine dans la bible – d’enquête ou de suspense en vous focalisant sur la future victime : le polar à suspense traite d’Abel pour remonter au coupable.

Le roman noir, quant à lui, s’attachera à suivre Caïn, l’assassin, sa démarche morbide et son geste sur l’innocent.

Le thriller mélangera le tout en ajoutant une tension permanente.

Mais revenons à notre Ancien Testament…  si nous voulions en faire un roman d’espionnage.

Il y a bien sûr le corps d’un innocent et l’angoissante – une tension, origine du thriller – ombre d’un meurtrier tenant encore le couteau sanglant. Mais il y a aussi l’humanité nomade qui vient de disparaître, et la première cité qui s’opposera aux autres. Après le meurtre, les écrits religieux ne sont que guerres entre peuples, viols, rapines et génocides : il y a du Staline « un mort est une tragédie, mille morts, une statistique » dans « l’Éternel fit pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome et sur Gomorrhe. Cela venait du ciel, de la part de l’Éternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine, tous les habitants des villes et les plantes du sol. ».

Le roman d’espionnage sera encore plus, ce mot anglais de momentum, cet instant historique où le facteur humain a fait basculer l’Histoire, bien au-delà des stratégies et des prévisions des États.

N’oubliez jamais que Caïn et Abel aimaient Dieu à en mourir. Un maître-espion ne pouvait que s’en douter. Pour affaiblir la Création, le Diable ne pouvait que monter l’un contre l’autre, informant, désinformant, armant et chuchotant.

 

Nous étions une frontière

Dans le récit de la vie de Le Carré par lui-même, vous suivrez ses aventures quand, officier au MI6, il espionnait l’Est. Vous serez surpris que n’y trouver aucun ennemi, découvrirez que dans le genre de l’espionnage de l’écrivain, il y a autant d’oppositions avec le thriller américain qu’entre le polar d’un Michel Embareck ou Laurent Guillaume face aux médiocres chasses aux tueurs en série conclus par une apothéose macabre : « c’est la belle-mère du commissaire qui tranchait la gorge aux prostituées » qui encombrent les rayons des libraires.

Je me suis souvent interrogé sur ma rencontre avec Vladimir Volkoff, nos longues discussions sur la Guerre froide que je le persuadais de croire toujours en place et surtout à ne pas abandonner dans son écriture qui s’en extrayait depuis la chute du mur, avait été prépondérante sur mon choix d’écriture.

Je n’en suis pas certain maintenant, onze ans après l’avoir salué pour la dernière fois, un peu éméchés que nous étions, les fenêtres ouvertes sur les rues de Paris, moi au volant de la Maserati qu’il trouvait anglaise. Il ne se lassait pas de penser que son épouse était restée dans le sud-ouest et qu’il puait le cigare et le whisky.

Je ne sais si je tiens de Le Carré ou de Volkoff ce besoin que j’ai eu d’écrire Nous étions une frontière. Pourtant c’est bien avec Vladimir que j’en peaufinais le cœur du récit.

 Mais, Lefort ! Avez-vous déjà tout oublié ? Nous n’étions pas n’importe qui ! Nous étions une frontière, commandant ! À l’image de cette Porte de Brandebourg, de ce pont de Glinike sur la route de Postdam ! À l’image surtout de tous ces symboles de cinquante années de Guerre froide marqués par des croix rouges sur une carte d’État-major. Là, s’y échangeaient, en secret, les consciences des nations. D’un côté, l’Ouest et ses mirages. De l’autre, l’Est et ses maquillages. Au milieu, dérangeante, la limite floue de l’espionnage. Le Mur, votre putain de cicatrice, Lefort, ce rideau de fer comme l’appelaient les intellos, ce Styx entre le Bien et le Mal, tout ça, était notre unique Dieu. »

Il y a plus du Le Carré que du Volkoff dans ce texte, à y bien réfléchir.

Parce que je n’ai pu oublier en lisant son livre, l’aventure de ce tunnel aux espions construit en 1952 par les services secrets de l’Ouest. Le KGB en était informé par le traître George Blake, mais ne pouvait en avertir l’Armée rouge de peur de dénoncer son agent infiltré à Londres. Ce fut une marché de dupes entre une CIA arrogante de son projet pharaonique de brancher tout Berlin Est et un KGB fier de contrôler une partie des informations.

Pourtant l’action en elle-même n’est pas le cœur de l’œuvre de Le Carré. La tristesse inhérente, cette nostalgie du beau que l’écriture de ce maître incontesté nous offre, réside dans la description des hommes, ses amis, ses frères d’armes qui s’offrent au concurrent en brûlant d’un coup la certitude de classe, celle qu’un gentleman sert et meurt pour son pays, sans autre choix.

Derrière tous ses romans, encore plus dans ce joli Tunnel aux pigeons – pour ma part un grand roman sans être une fiction -, il y a aussi ce qui marque son écriture comme le meurtre originel. Ce sont les fantômes de Kim Philby, Guy Burgess, Donald Maclean alias Homer, Anthony Blunt et John Cairncross dont le nom de code de Liszt fut utilisé par le Carré. L’écrivain nous offre plus qu’une autobiographie de sa traversée de soixante ans de vie littéraire qui l’entraînent partout dans le monde, du Liban au génocide du Rwanda, et la Russie de Sakharov, il révèle sa certitude, sertie dans son expérience : les vérités s’entrechoquent quand elles sont lues par des historiens installés face-à-face sur une même frontière, un pied forcément d’un côté opposé de l’autre, vérités opposées, mais vérités transmises aux siens, mais aussi aux adversaires. Le paradoxe des espions.

 

Mémoire(s)

Il y a donc un aboutissement certain dans ce livre, cette joie que l’on sent chez son auteur d’avoir enfin compris que le mur de Berlin a représenté cette rupture entre l’ouest et l’est, entre le nord et le sud, cette lente décomposition de la certitude de la paix éternelle, mais que ce symbole n’est jamais vraiment tombé, cicatrice qui opposera toujours Guerre froide à la « guerre chaude » par l’action prépondérante du facteur humain dans l’Histoire.

La cyberguerre, la désinformation, la contre-information, la manipulation des données seront toujours facilitées par le facteur humain, le fantasme de la croyance — amour, dogmes et religions — et son aboutissement de trahison et d’apostat, non pas le sexe, l’argent et la peur comme l’écrivent les polardeux, mais aussi, l’héroïsme, la folie, l’amour, la jalousie de Caïn fier de son projet d’architecte de fonder la première ville, tombant par le hasard d’un montage de maître-espion sur Dieu et Abel, embrassés dans son propre lit.

Mais surtout, les amis, cette certitude qui monte, que George Smiley pourrait être déjà de retour, comme la Guerre froide.

 

Patrick de Friberg

 

John Le Carré, Le Tunnel aux pigeons Histoire de ma vie, Points, novembre 2017, 8,20 euros

 

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