Michel Jean, « Tsunamis »

Je me souviens

Pour nous, les Canadiens sont des gens bien étranges et les six années passées près d’eux ne me permirent pas de découvrir tous les exotismes qu’une histoire de quelque quatre cents ans a forgée dans les frondes et les immigrations de si larges populations, colons et autochtones, anglais et français, et puis ces trois cents mille Tamouls dont il sera question ici.

Pourtant, je n’ai le souvenir de n’y avoir côtoyé qu’un seul compatriote, parlé beaucoup avec eux, publié quelques romans pour entrer dans la famille des auteurs franco-québécois, et même reçu la récompense ultime, celle d’être chroniqué par Norbert Spehner, le célèbre critique.

J’avoue avoir été surpris un premier soir par l’accueil d’un vieux fonctionnaire qui passait plus de temps à défendre la révolution cubaine qu’à déneiger son entrée quand il m’accueillit par un « tu seras un jour canadien, mais jamais québécois », que je devais ruminer avant d’en comprendre le sens : dans notre France centralisée, le Breton, le Créole ou le Corse revendiquent leurs origines quand ils sont exilés à la capitale. Là-bas, c’est tout le contraire. Sur le lieu de naissance de leurs ancêtres, ils défendent, s’arc-boutent sur une culture qui se doit d’être protégée de peur d’être colonisés par l’amalgame des histoires locales dans celle du continent.

J’ai décrit dans l’un de mes romans un vieux barbu, habitant une cabane de rondins posée au bord d’un lac traversé par les orignaux, mais surtout d’une nuée de moustiques dévoreurs de chairs fraîches françaises. Il parlait le russe et le québécois, ses amis l’appelaient le Français, parce qu’il était arrivé avant ses vingt ans pour couper du bois. Il n’était jamais retourné sur le vieux continent, avait même fait un peu de prison pour l’indépendance du Québec.

N’oubliez jamais en lisant un auteur québécois que la devise du Pays est tournée vers le passé avant de définir un présent ou un futur, ce « Je me souviens » sur les immatriculations qui m’avait tant interrogé.

Cette introduction de ma courte connaissance de nos Cousins est d’autant plus complexe qu’autant d’années en Russie me laissent une aura de spécialiste, alors que je reste un ignare de ce temps passé au bord du Saint-Laurent à restaurer le vieux manoir de Château-Richer.

 

Michel Jean l'auteur de Tsunamis

 

« Et le vent en parle encore »

Michel Jean fait partie pour moi de cette énigme.

Journaliste et chef d’antenne, animateur et reporter d’enquête primé et apprécié du public québécois, j’avais lu de lui un admirable petit roman en 2015, avec un non moins magnifique titre « Et le vent en parle encore ».

Il y racontait avec une jolie plume l’histoire des autochtones innus, déplacés de force par le gouvernement canadien à des milliers de kilomètres de leurs familles et traditions.

Plutôt qu’une revendication militante, il avait voulu parler de son sang en touchant le cœur de ses lecteurs, et, ma foi, avait réussi son œuvre de réconciliation par l’explication rigoureuse de l’histoire, celle non officielle qui est transmise plus que répandue.

Son roman suivant, « Elle est nous », en 2016, histoire de sa grand-mère fut une merveille de découverte d’une jolie langue qui chante comme un récit de ma propre mère créole. On y tombe en amour, parce que chaque mot est travaillé pour trouver le sens terrien, presque exotique du récit qu’il propose.

 

La peau tannée comme un vieux cuir est restée foncée. Rappel du sang qui courait dans ses veines. Montagnais, comme elle le disait. Innu, comme on l’appelle maintenant. Je pose ma propre main près des siennes, tentant d’y déceler une ressemblance. J’ai les mêmes doigts fins aux jointures légèrement saillantes, mais la paume un peu plus longue. Ma peau aussi paraît plus foncée que celle de la moyenne des gens. J’aimerais pouvoir lire les lignes de sa main. Comprendre.

 

Tsunamis ou vivre entre deux feux

C’est dans ce contexte que j’ai reçu son Tsunamis. C’est bien sûr avec l’héritage qu’il porte que j’ai lu ce roman.

Je le lui ai demandé après que le critique de polars Norbert Spehner m’y a invité en parlant d’un grand moment de lecture, pourtant, là, nulle référence aux sujets précédents. Je ne m’attendais pas à cette découverte.

Je n’ai pu oublier qu’en écrivant son sixième roman sur le drame sri-lankais, il ne pouvait que projeter son histoire sur celle de peuples ayant vécu la colonisation européenne, puis la discrimination d’une minorité qui se marginalise en réaction par la confrontation.

Au-delà de la fiction, ne perdez jamais de vue l’auteur, ses descriptions précises précédentes, celle des inégalités économiques, les tensions ethniques et du rêve jamais loin de l’indépendance d’une nation autour d’une langue, dans ce bouleversement des identités des peuples issu de la décolonisation des années soixante, et je ne parle pas que du Leelam tamoul : « Personne ne s’intéresse aux peuples minoritaires comme le nôtre » répond le dirigeant des Tigres au journaliste héros du roman.

 

Tsunamis de Michel Jean

 

Mais, dans Tsunamis, – notez le pluriel, celui de la nature, ceux des révolutions et enfin celui de l’amour qui sauve – oubliez la douceur des précédents écrits, tout en nuances pour expliquer, plutôt que dénoncer. L’écriture est nouvelle. Michel Jean est dans l’action du journaliste reporter, du journaliste de guerre.

Les phrases sont courtes, les mots justes, pas de pauses pour décrire l’aventure de son héros en 2004, venu couvrir les conséquences du tsunami.

Le journaliste part en reportage dans le nord de l’île, est pris entre deux feux pour fuir avec les combattants et y vivre l’aventure de sa vie qui viendra lentement – le travail du texte est remarquable – non pas effacer, mais remplacer une expérience précédente – triste – du Montréalais.

Il y a ensuite le détachement nécessaire, la vie qui reprend, celle du reporter qui ne peut pourtant s’empêcher de suivre l’effondrement de la révolte en 2009. Une part de lui est restée à Kilinochchi, presque un nom qui sonne innu.

Je ne vous confie pas la fin de ce coup de cœur, relatée tout en finesse. On y retrouve le Michel Jean parlant de sa grand-mère. Le récit se pose, les souvenirs s’assemblent pour offrir une raison de vivre supérieure à la guerre, une espérance qui laisse le lecteur ému une fois le livre refermé.

Tsunamis est bien entendu le meilleur roman de Michel Jean, court – un peu plus de deux cents pages – sans fioritures, percutantes, complètes.

Bravo, monsieur l’écrivain.

 

 

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Patrick de Friberg

 

Michel Jean, Tsunamis, Libre Expression, septembre 2017, 224 pages, 24,95 $

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