Voutch, « T’es sûr qu’on est mardi ? »

La première chronique de À Bout Touchant devait se fêter dignement.

Elle restera dans les annales de Boojum, l’animal littéraire, et je ne vous fais pas l’exégèse du titre trouvé par ma muse, tout y est dit.

J’ai toujours écrit, j’ai toujours décrit, raconté mes rencontres littéraires et, plus tard, je les ai déposés dans un petit carnet, avant qu’elles deviennent souvenirs. Certaines ont abouti à de belles amitiés, d’autres m’ont offert de rares échanges. Mais, pour tout vous dire, je désirai commencer par un hommage à un artiste qui représente pour moi la quintessence de l’écriture, cette faculté de tout raconter en une seule phrase : Voutch.

Il me fallait en effet ajouter une couche d’humilité à l’écrivain qui ne tient un crayon que pour écrire sa liste de courses et pire, qui s’est laissé un jour offrir par un taiseux instructeur payé par l’État pour l’évaluer, l’inoubliable « Ah, je vois. Fallait pas dessiner tous les nuages, vous savez ? » à la vue de mon croquis topographique des collines du Canigou, dieu local farceur qui, je le sais maintenant, guide la main des innocents.

 

Après le surprenant Le Pays des Purs d’Hubert Maury chroniqué pour le Salon Littéraire, c’est donc un deuxième dessinateur que je vous présente pour la sortie d’une œuvre originale, T’es sûr qu’on est mardi ?, éloignée de ses précédents ouvrages par l’usage de capsules de petites histoires. Il est tiré du site éponyme du Monde que vous devez vous empresser de visiter.

 

L’album de Voutch sortira en novembre avec deux autres opus en réédition, dont je serai l’un des premiers acheteurs, fan depuis toujours de l’artiste dont je partage tous les dessins, comme il a illustré en cinq par cinq, derrière votre serviteur, une conférence sur « le roman d’espionnage et l’écriture de l’Histoire pendant la Guerre froide », one man show qui déplaça deux personnes, sans doute persuadés être de ma famille et me fit découvrir le sandwich mou au jambon gras d’une nuit à Limoges, parangon du tue-l’amour du globe-trotter affamé que je suis.

 

crédit : Voutch

 

Le dessin d’humour, une école…

La légende du dessin projeté, torturé sur le mur blanc constellé de crottes de mouches de l’immense salle vide, vous permettra de comprendre comment Voutch sauva une pauvre prestation par une conclusion que je m’efforçais de ne pas bâcler : « Barton et Kowalski, c’est vous qui avez la meilleure mutuelle complémentaire : j’aimerais que vous vous portiez volontaires pour cette dangereuse mission. » Les quelques rires entendus corrigèrent dignement les ronflements.

Les répliques du dessin d’humour sont écoles, celles de Voutch sont devenues des classiques, comme Audiard a pu l’être en son temps. Non, Audiard n’est pas son père, mais quand Voutch nous sort « Je veux accéder à l’humilité ! Je veux même devenir le N°1 mondial de l’humilité ! », alors votre vie change, parce que vous savez que votre voisin de table à la fête d’anniversaire de votre patron vous sortira immanquablement la tirade.

 

T'es sûr qu'on est mardi
crédit : Le Cherche Midi

 

Voutch, un génie ? Un bon…

Tout d’abord, j’aimerais préciser que, comme tout génie, Olivier Voutch est né, il a grandi, a mis au point les coques à la béchamel, comme c’est écrit dans sa biographie.

Il aurait pu être le fils d’un Sempé, tant les détails des décors et la mise en scène de ses dessins, plutôt ses histoires en une ou plusieurs images, sont travaillées dans ces détails qui feraient d’eux des romans.

C’est toute la science de Voutch que vous retrouverez dans les capsules du T’es sûr qu’on est mardi ? dans une technique où le plus brillant des nouvellistes devrait puiser des idées.

Il y eut d’abord les aventures du petit vers de sable déprimé jusqu’à l’aboutissement créatif des colonnes romaines qui discutent entre elle, mais toujours, Voutch vous laisse terminer – après le rire – l’avant, le pendant, et l’après de la chute : vous en avez eu pour votre coup d’œil, mais vous y revenez ensuite pour découvrir le détail qui vous fera rire à nouveau.

Un jour, coincé dans la foule d’un vernissage parisien du 7e, un étroit restaurant qui avait encore toutes ses tables dressées et tellement d’angles tueurs de cuisses, je fus poussé vers deux de ses visiteuses. Ces non-acheteuses par doctrine remplissaient parfaitement mes critères de ce que je nomme le couple pronominal, dont les plus importants spécimens pour alimenter ma critique sociale est le « iL », la tête-de-clou flanquée de la grande saucisse et le « Tu », le yéti accompagné de la petite boulotte, voir son expression de fin de semaine du « Toi », le yéti et la tête-de-clou, sortant dans le monde l’hilarante copine boulotte. Des femmes sorties des dessins de Voutch à qui son pinceau aurait pu déclarer le galant « j’imagine que vous avez dû entendre ça des centaines de fois, mais je trouve que vous ressemblez étonnamment à Robert Mitchum ».

 

T'es sûr qu'on est mardi Voutch
crédit : Voutch

 

« Il »

 

Devant un encadré à la gouache qui m’appelait (avec le chéquier) de toutes ses forces, la petite « i » ânonnait à sa copine « L », la décharnée, que « Vouché » aurait pu tenir d’un peintre flamand, ce à quoi je ne pus m’empêcher de rétorquer d’un ton docte du critique pique-assiette – nous étions quasiment collés, ventre contre soutien-gorge renforcé – qu’en effet, « le dessin était inspiré par la célèbre toile de Lucius van Impe, disciple de l’Ancien… » – parce que le nom Bruegel m’avait échappé – « … de ladite école dite du Bruges antérieur, surtout la seconde période, avant la montée du Grand-Bornand. »

« iL » s’en allèrent ravies, « i » un susurré « t’as entendu le monsieur ? Je te l’avais bien dit, tu ‘m’écoutes jamais moi la plus éprise des fans de Vouché ! » tout en sautillant vers l’oreille lointaine, et moi fier d’un reste de culture cycliste pour une fois utilisée à bon escient.

C’est un autre exemple de la magie du dessin de Voutch : il vous pousse à participer à son humour comme l’écrivain de nouvelles force son lecteur à continuer l’histoire après le point final.

Bien entendu l’auteur du Monde merveilleux de l’entreprise ou d’Ouragan sur le couple se réclame d’une longue lignée de dessinateurs humoristiques, mais la patte est autre qu’un Ed Arno, et on revient toujours à Sempé, peut-être pour la poésie qu’il inspire par le tableau lui-même auquel vient en contrepoint la technique du répons du texte.

Voutch établit une hiérarchie pour guider le regard, il construit son discours par la mise en scène dont la légende ne sera pas l’explication, mais le complément qui façonnera votre rire.

 

crédit : Voutch

 

« T’es sûr qu’on est mardi ? »

Son génie est ainsi, mieux que l’inventeur, dit-on, du boomerang frog dont je ne parlerai pas, par respect pour l’empereur, et ce fond d’historien qui sait que par Bonaparte tout finit mal, surtout le retour dans les genoux.

Dans cette galerie, dans cette cohue, nous étions entourés d’histoires qu’il nous demandait de traduire dans chaque rencontre, toutes toujours plus hilarantes, tant le dessinateur nous faisait comprendre que le monde qui nous entourait était le reflet de son exposition, hésitant entre l’absurde surréaliste et la critique sociale new-yorkaise d’un Woodie Allen.

Voutch possède ce coup de crayon qui me fait rêver – peut-être un jour – de lui demander de me peindre une huile que je poserai sur la cheminée, une œuvre façon Vrancke van der Stockt et ne riez pas, je viens de vérifier son orthographe, d’une réunion de mercenaires à l’aube du millénaire. Agenouillés devant Sa Sainteté, ils demanderaient au Pape ce qu’il y a, à déjeuner.

Je répondrai alors aux visiteurs qui me demanderaient si « c’est un vrai ? » avec un air courroucé et le doigt pointé vers la porte de sortie.

Ne passez pas à côté de ce coup de cœur, vous ne pourrez après plus vous passer de lui.

 

Le dessin à l’origine de tout…

T’es sûr qu’on est mardi ? du dessinateur Voutch restera sur votre table de chevet aussi longtemps que vous n’aurez pas raconté à tous ceux qui vous entourent, et en détail, une réplique, comme un enfant se détourne un jour de l’écrivain, parce qu’avec son pinceau, Voutch fait comprendre qu’avec un dessin et une phrase l’homme peut raconter l’Histoire, dans toute sa complexité.

 

Patrick de Friberg

  

Voutch, « T’es sûr qu’on est mardi ? », le Cherche Midi, novembre 2017, 25 €

Et surtout : son blog sur Le Monde

 

 

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :