« Cinquante nuances de guerre » de Pierre Servent

« Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est l’inventeur de la civilisation. »

Vous vous souvenez du récit de ma rencontre à Limoges avec Pierre Servent. Il y eut d’abord notre échange dans la foule à l’accueil de notre hôtel ce : « Quelqu’un pourrait-il m’indiquer quel est l’ascenseur pour les officiers ? »

Servent était venu dédicacer son excellent Testament Aulick. Ce premier roman lui tenait à cœur parce qu’il racontait plus qu’une histoire, mais sa propre expérience de guerre, recherchée, analysée, dans celle du récit d’un soldat de 14. J’étais au même Salon du livre pour mon Nous étions une frontière, le plus important sur la trentaine de mes manuscrits publiés, une longue réflexion sur la mémoire et la guerre : nous ne pouvions que nous échanger nos ouvrages. Un momentum, comme je les aime.

Je n’avais jamais lu auparavant le colonel de réserve médiatisé. L’homme est pourtant connu du grand public pour ses prestations d’expert militaire des 14 juillet et des plateaux de télévision. Sa culture d’enseignant, sa langue de journaliste de presse écrite et son originale expérience militaire de réserviste en faisaient pourtant un auteur à découvrir.

Si vous n’aviez jamais lu d’autre ouvrage que ce Testament Aulick déjà chroniqué, vous avez là, avec Cinquante nuances de guerre, l’occasion idéale de combler le vide.

Magnifique titre…

Parce que son choix tient de cette vision de l’écrivain qui se réveille un matin avec ces quelques mots qui le plongeront dans l’écriture d’une œuvre nouvelle. Ce Cinquante nuances de guerre laisse envisager que l’auteur vous aidera à comprendre cette effroyable complexité du conflit aujourd’hui. Il le fait pas à pas, déclinant les sources du mal, du renouveau du Völkisch à la fin d’une civilisation millénaire de cohabitation des religions. « L’orient, se vide de ses différences », « éradique le pluriel », alors qu’en occident « les nationalistes réécrivent l’histoire ».

Alors que je suis plongé dans l’écriture d’un prochain roman sur la mémoire, cette fois parlant de chrétienté, je me souviens, en lisant Pierre Servent d’une conversation avec Percy Kemp lors d’un dîner à la maison.

Il rentrait d’un long périple en Égypte. J’étais d’abord étonné que ce fût le premier retour dans le pays après vingt ans de cet arabisant expert de ce territoire. Mais, j’avais là un témoignage rare. Tellement peu d’années sur l’échelle de l’histoire de ce pays séparaient les deux voyages. Il ne reconnaissait plus la population. L’islamisation radicale avait gangréné jusqu’aux villages les plus reculés, pourtant porteurs de traditions et de culture multimillénaires. Plus un seul costume traditionnel, plus une femme non voilée de noir. Plus de vie familiale à l’extérieur des maisons dans les campagnes. Et cet effroi quand il comprit que toutes les autres religions, un temps si protégées par les états laïcs post-colonisation, avaient disparues.

La première partie de Cinquante nuances de guerre fait écho à ce constat, fouillé pays par pays, approfondi par des anecdotes et des références. Il nous prépare à la suite.

Comme une envie de tyrannie

Les chapitres se succèdent sur la Chine, le Moyen-Orient, le Proche-Orient, l’Afrique, la Russie, l’Atlantique et le Pacifique, les mensonges d’État et les mensonges d’alliés. S’éloigne ainsi le rêve de certains – ou le fantasme pour d’autres – du lent processus de démocratisation de la planète.

Pour nous enseigner les dessous des échanges des dictateurs et de ces chefs de ces « démocratures », vous aurez la traduction des paroles officielles. Celles d’un Poutine à Bachar el-Assad, par exemple ce « la rencontre d’aujourd’hui est très importante pour régler nos montres », traduction : « Il est temps que Damas s’aligne sur le fuseau horaire de Moscou… ».

Il y a des analyses militaires et géostratégiques, des tentatives de comprendre la sociologie préparatrice aux conflits. Il y a aussi la compréhension de cette physique des forces, vases communicants, vides comblés, réveil des jalousies et des haines quand les anciennes puissances stabilisantes s’affaiblissent.

C’est une passionnante lecture, qui aurait pu devenir fastidieuse et universitaire si le chercheur qu’est devenu Servent ne cherchait pas une source commune au mal du retour de l’histoire.

Comme une envie de France

Aux nuances de guerre et aux risques qu’elles se mondialisent encore plus fortement, Pierre Servent veut nous montrer que la France garde sa place dans ce fourmillement des nationalismes et des retours des frontières guerrières.

Une envie de France et « une envie du français », langue en croissance qui recoupe mes réflexions de tant de pays francophones traversés ou habités sur cette association de pensée et de culture que porte la parole.

C’est peut-être la plus difficile partie de ce coup de cœur, sûrement la plus belle à lire. Un programme sans complaisance de remise à niveau de notre cerveau englué dans les défaitismes et cette mauvaise humeur permanente du « c’était mieux avant ».

Comme une envie d’écrire

Je ne peux vous laisser sans ces quelques mots déclencheurs qui font d’un documentaire un ouvrage d’écrivain. J’avais tenu dans mes bras en Somalie, pour le PAM, un petit garçon qui allait mourir de faim quelque temps après. Mon Dossier Déïsis fut en quelque sorte le moyen d’accepter cette image.

Il y a chez Servent une autre image, fondatrice de l’écriture. Elle nous accompagne tout le temps de la lecture et, plus encore, la dernière page tournée.

 

Ici ou là, une tache de couleur : celle des enfants. Un sac à dos rouge porté par une petite fille ; un garçon au premier plan, en jaune, qui semble tranquille — est-ce son petit frère, en vert, à côté de lui ? À droite de la photo, un autre petit garçon pleure. Debout sur ce qui semble, peut-être, un débris de remorque. Abandonné, il tend la main, le visage chaviré par la peur. »

 

 

Patrick de Friberg

Pierre Servent, Cinquante nuances de guerre, Robert Laffont, avril 2018, 384 pages, 21 euros

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