« En marche vers la mort », entretien avec Gerald Seymour

« Tu as vu comme il marche bien ? »

couverture du thriller « En marche vers la mort »

Je lis peu et en concentré. Il y a une nature étrange de la lecture sur l’écriture. Les mots et le style des autres s’infiltrent en vous sans que vous ne puissiez l’empêcher. Je n’ai donc accepté le rallye de démarrage de Boojum que parce que j’avais envoyé mon manuscrit terminé chez l’éditeur, que je pouvais me plonger sur les lectures et inviter leurs auteurs à me les présenter.

Je pensais le tour complet, quand Loïc, le rédacteur en chef de Boojum, m’invita à lire En Marche vers la mort sorti chez Sonatine ce mois-ci. Une phrase de l’attachée de presse française lui indiquait que je pouvais m’y intéresser : « le successeur de John Le Carré ». « Mais je suis encore vivant ! » répondit l’écrivain en question qui répondait alors à mes questions.

Je commençais la lecture avec le rire moqueur du fan outragé. Pas pour longtemps.

 

À la découverte de Gerald Seymour

Je n’avais jamais lu Gerald Seymour, malgré sa quarantaine de romans depuis les années soixante-dix, dont beaucoup récompensés, certains même devenus des scénarios. Je m’en voulus au premier tiers, pensa être passé à côté de bons moments de lectures à partir de la moitié, et surtout soupiré et envié à sa fin le travail de ces 500 pages d’un roman d’espionnage regroupant toutes les clés d’une référence du genre : l’écriture, la complexité fluide du montage et du récit, à plusieurs niveaux et des personnages tous aussi importants les uns que les autres, une histoire originale malgré le sujet traité du terrorisme islamiste, de son recrutement à l’élaboration d’un attentat, l’enquête policière et la complexité de sentiments — sans compassion — mêlant l’action dans une ambiance créée pour ne pas lâcher le roman. Du grand art, publié en France par Sonatine en septembre 2017.

J’ai donc eu envie de rencontrer son auteur, cela ne vous étonnera pas. Un peu de patience et je parvins à le contacter. Il a bien voulu répondre à quelques-unes de mes questions (lire ci-dessous). Seymour le Britannique est un grand reporter. Il a vécu la Guerre froide et l’émancipation des ex-colonies européennes, la Chute du Mur et le retour des risques de conflits.

 

Les grandes références du genre

Vous avez pu lire que mon rallye d’entretiens des grands auteurs du genre m’a poussé à beaucoup parler du retour de l’histoire. Pour Philip Kerr « l’histoire est tout. C’est juste un nom que nous avons pour un ensemble d’explications que nous trouvons pratiques ». Percy Kemp nous a offert une analyse du terrorisme, « comment un acte révolutionnaire d’une extrême radicalité, dès lors qu’on chercherait ensuite ses repères dans le passé, fut-il très éloigné, et mythifié, on ne peut en vérité rien espérer de créer qui soit réellement neuf ». Hubert Maury nous a parlé des Purs dans un Pakistan en conflit, étrangement en résonance avec le magnifique roman de Michel Jean sur la révolte des Tamouls.

John Le Carré nous a rappelé que le facteur humain mène l’histoire, Maud Tabachnik que l’étude du Mal et du crime par la littérature explique les sociétés, et toujours j’ai voulu les pousser à parler de la fin du rêve de la paix éternelle, cette idée que j’ai développée dans « Nous étions une frontière » qu’à l’opposé de la guerre, « la paix n’a pas d’histoire, la paix n’a ni frontière ni réfugiés ».

 

La détestation de l’auteur pour la guerre

Gerald Seymour décortique la corruption, la faiblesse, et la manipulation qui mène à l’acte terroriste. Il voit dans son Ibrahim, un pion, mais un humain, naïf, choisi comme kamikaze parce qu’il marche bien, face à un manipulateur sans foi, le Scorpion.

Le premier sert une cause dont il n’aura jamais entendu parler, le second sert sa seule haine. La détestation de l’auteur pour la guerre est amenée en finesse, cultivée et bien renseignée… À lire de toute urgence.

 

Gerad Seymour pour En marche vers la mort
crédit photo : Alicia Canter (the Guardian)

 

Entretien avec Gerald Seymour

 

Vous décrivez une guerre. Il y a des combattants et des victimes collatérales. Vous avez été grand reporter. N’avez-vous jamais espéré écrire seulement sur des conflits passés ?

J’essaie d’écrire sur un monde réel et inconfortable, en conflit, et de jeter un coup d’œil aux clichés fictifs habituels des héros romantiques qui ont pris des décisions claires sur le sacrifice et le « martyre ». La sagesse conventionnelle parmi les forces de sécurité est que la manipulation des jeunes par les laveurs de cerveau djihadistes est une affaire simple, facile à diriger, sur des cibles isolées et solitaires, des oubliés de la société. Ils ne sont pas intéressés par l’intellect d’une recrue, mais par son niveau de capacité — celle de marcher dans un endroit et ne pas éveiller le soupçon. Je voulais gratter au-delà et trouver des vérités.

 

Je compte sur l’intelligence d’un public, le désir d’être intéressé, capable de se faire sa propre opinion. »

 

J’ai retrouvé dans votre écriture ce qui fait sortir le roman d’espionnage du genre du thriller, ce qui porte Kemp, Kerr et surtout Le Carré à se porter au plus haut niveau de la littérature contemporaine. L’ambition de l’écriture vous mène-t-elle à vouloir décrire votre vision du monde plutôt que de raconter une histoire ?

J’espère apprendre de l’histoire, mais mon principal intérêt est d’essayer d’être un témoin oculaire, et je crois qu’un romancier peut fournir un meilleur moyen de décrire nos failles actuelles, bien plus que les journalistes. J’ai commencé en tant qu’écrivain parce que j’ai trouvé les contraintes du reportage TV trop grandes. Non, j’écris rarement sur le passé — seulement quand cela influe sur le présent — et je veux si possible avoir été sur les lieux et avoir parlé avec des personnes compétentes, avoir appris leurs propres contraintes, leurs pressions, leurs crises. Je suis béni parce que les « sources » me font confiance et me parlent.  Je suis bon dans l’écoute des autres.

 

Je ne donnerai pas le dénouement de En marche vers la mort, mais je vous ai senti optimiste pour les hommes, pessimiste pour l’histoire contemporaine, une vraie écriture des romans de Green, ou de Maugham. Quelles furent vos lectures avant de vous lancer dans l’écriture ? 

Premièrement, je dois « raconter une bonne histoire ». Ce serait pathétique si je concentrais mes propres préjugés et opinions vers mes lecteurs. Et si condescendant… Je compte sur l’intelligence d’un public, le désir d’être intéressé, capable de se faire sa propre opinion. Il y a le vieil adage d’un magnat hollywoodien à un scénariste : « Si vous avez un message, envoyez-le par Western Union ». Le New York Times a écrit sur Harry’s Game, publié en 1975 et publié en Irlande du Nord, que « plus on s’introduit dans cette histoire, moins on sait de quel côté on est censé être ». Je suppose que mon but est d’amener les lecteurs au cœur d’un dilemme moral et physique, puis de les laisser déterminer eux-mêmes comment ils réagiraient. Qu’il serait arrogant d’infliger mes vues à l’auditoire, et ils m’auraient bientôt déserté.

 

En marche vers la mort

 

Vous vous êtes spécialisé, peut-être sans le vouloir, dans le roman traitant du terrorisme contemporain. Êtes-vous resté un enquêteur, ou bien le romancier laisse-t-il librement son imagination travailler ? 

Je ne suis pas un romancier littéraire, mais je suis un écrivain à suspense — sans honte et fier d’être — et dans des moments peut-être un peu vaniteux, je me considère également comme un chroniqueur contemporain. Je raconte des histoires d’ « hommes courageux » dont George Orwell a parlé : « Les gens dorment dans leur lit la nuit parce que les hommes courageux sont prêts à subir la violence contre ceux qui nous blessent. » Ce sont des héros méconnus en Grande-Bretagne et en France. Obtenez peu de remerciements, peu de médailles, et évitez les feux de la rampe. J’ai été un matin à la périphérie d’une colonie de logements dans le nord d’Israël et j’ai vu l’escouade des troupes spéciales entrer dans un bâtiment dans l’espoir de sauver des otages, de risquer leur vie et de montrer le courage et la compétence. Les Allemands ont échoué à démontrer leur supériorité aux Jeux olympiques de Munich, et ont vu cela aussi. Pour moi, il est extrêmement précieux d’avoir été là, tranquille, et en train de regarder… En tant que journaliste itinérant, je me ruais vers les librairies des aéroports pour acheter des histoires d’aventures, dont la meilleure, de loin, fut pour moi « Day of the Jackal » de Frederick Forsyth. Le livre principal de ma vie auquel je reviens encore après de nombreuses lectures est « Le conte de deux villes » de Dickens, et la citation inspirante de Sidney Carton au bas des marches de la guillotine, et une description de la bravoure absolue qui entraîne toujours chez moi un œil humide… oh, oui, et Graham Greene parce que nous tous, vous, John et tous, sommes en admiration de lui. La leçon ? Un écrivain ne devrait même pas essayer d’imiter, il ne doit être que son propre maître.

Je suis toujours un « enquêteur », j’espère que je le serai toujours. Le journalisme reste avec moi, comme un microbe du paludisme dans le sang. Je reçois un grand coup de pied en ouvrant les portes fermées à clé, en entendant les points de vue et les anecdotes des hommes et des femmes qui normalement évitent tout contact avec les médias conventionnels. Je vais écouter et essayer de ne pas avoir d’idées préconçues dans mon sac à dos. J’espère que ça se voit… Et j’ai eu quelques bons moments : en haut de la liste, le cachet mis dans un passeport sur mon visa d’entrée plutôt douteux dans l’ancienne délirante République Démocratique Allemande. Il était deux heures du matin dans le train à Magdebourg, partout des gardes et des armes à feu, j’étais la septième personne de la queue, et le tampon fut 007. Je ne pouvais pas échouer après cela. Être à l’intérieur donne d’abord à l’écrivain autant de confiance, alimente aussi l’imagination… et Internet est un piètre substitut, ou pire.

 

Il y a une autre ambition dans votre roman, celle des hommes voulant détruire, celle des fonctionnaires voulant protéger. Un carnet de la guerre d’Espagne hérité et lu par votre héros lui permet d’éclairer plus que de comparer l’expérience de son oncle et celle du jeune terroriste. Le sujet est bien trop délicat, scabreux sans jamais tomber dans l’amalgame. Avez-vous hésité à revenir sur le passé pour décrire le présent ?

J’ai un diplôme d’histoire moderne de l’Université de Londres. Si vous ne maîtrisez pas une poignée d’événements historiques (le passé), vous ne pouvez pas décrire le contexte du présent. Mon opinion, l’Europe d’aujourd’hui a été façonnée par les guerres mondiales et la situation au Moyen-Orient est impossible à comprendre si vous n’avez pas marché autour des camps de Neuengamme, Stutthof ou Sobhibor. Récemment je suis resté silencieux et j’ai absorbé les vibrations du terrain où la cavalerie avait chargé sur les champs de Waterloo. J’ai dans mon bureau la photo prise par Lady Butler du reste d’une armée, un seul survivant à atteindre Jalalabad depuis la retraite de Kaboul en 1842 ; quand ces idiots, russes, américains ou britanniques apprendront-ils jamais ? Le passé gouverne le présent, il ne peut pas être oublié. Le présent rude et déroutant est toujours plus intéressant et plus éprouvant qu’un passé aseptisé, alors j’aime me diriger vers les chroniques de ce jour, ou les témoins oculaires vivants, ou mes propres humeurs quand je suis dans un lieu historique.

 

Je ne prévois pas une explosion mondiale, mais plutôt une guerre morne et presque sans fin contre les fanatiques. »

 

Pensez-vous qu’une déflagration mondiale s’approche ? 

J’ai une forte croyance dans le bon sens inné des gens « ordinaires » — par opposition à la posture plutôt puérile de certains de nos « dirigeants », leur vanité — cette attitude me fait rester optimiste. Il y a aussi ce réservoir de bonté, de décence, de bravoure, tout ce « faire ce qui est juste », parmi la grande majorité de la population. Je ne prévois pas une explosion mondiale, mais plutôt une guerre morne et presque sans fin contre les fanatiques, ceux qui ont l’orgueil extraordinaire dans leur droit autoproclamé de prendre la vie de ceux qu’ils ne connaissent pas, ne se sont jamais rencontrés. Ce qui était autrefois incroyable devient la normalité, et nous vivrons autour d’elle.

 

La dernière question est sans doute la plus importante, posée à tous : quel serait le rêve ultime de l’écrivain Gerald Seymour ?

Ne pas manquer d’idées qui m’excitent, maintenir un approvisionnement convenable de gin à la maison, écouter les bons conseils de mes labradors au plus près de moi, et enfin, continuer à gagner le respect de mes lecteurs.

 

 

Propos recueillis par Patrick de Friberg

 

Gerald Seymour, En Marche vers la Mort, Sonatine, septembre 2017, 576 pages, 22 euros

 

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