« Bob Dylan et le rôdeur de minuit » : entretien avec Michel Embareck

Bob Dylan et le rôdeur de minuitLe chroniqueur se réveille avec Bill Evans, boit son thé avec Chet Baker, travaille avec Ben Webster. Au lieu de France Info au soleil levant, il se goinfre de Miles Davis, se saoule de Petrucciani ou de Peterson — essayez, vous verrez comme la journée en est transformée.

Mais, le même écrivain est marié à une extra-terrestre, Véronique, dont la messe n’est donnée que par le Live at Budokan (1979) de Bob Dylan. Elle possède une bibliothèque complète des albums de l’artiste (et la plupart en plusieurs exemplaires !) alors que la moitié des titres est souvent un même texte sur un nouvel arrangement… Aucune sortie ne manque, même pas l’improbable et criard Christmas in the heart.

Oui, vous avez bien compris : Dylan a osé commettre un recueil de chants de Noël ! Cela ne s’arrête pas là puisque j’ai dû ajouter des étagères pour supporter, comme autant de trésors, les dizaines de livres qu’elle collectionne sur notre nouveau prix Nobel. Tiens, à ce sujet, nous étions en voiture quand l’annonce est tombée. Elle a ouvert la vitre et a gueulé aux quidams « Nous avons gagné ! Nous avons gagné ! ».

À ce niveau de fanatisme, attendez-vous à recevoir la DGSI au milieu de la nuit et la journée suivante à visiter une cave pour commenter le bottin et expliquer la notion de complicité d’acte terroriste…

 

Entretien avec Michel Embareck, le rôdeur de minuit

 

Alors, quand un matin, votre factrice vous apporte le nouveau roman de Michel Embareck en édition limitée, avec la dédicace qui va avec, et surtout la photographie de Bobby en couverture, posant à côté d’un inconnu, un certain Johnny Cash… vous avez deux solutions : planquer, brûler sans jamais avouer, ou bien laisser faire la tornade, passer les cris, les « je le veux ! Je le veux ! », qui n’ont pas d’intentions vers l’auteur, mais envers ses mots, déjà une première réussite. J’ai donc changé ma méthode habituelle de mes « coups de cœur » d’À bout touchant, et puis Michel est un ami, il comprendra que devant l’expert je ne peux que m’effacer. Véronique dirigera donc l’interview. Juste avant cela, je dispose de quelques minutes avant qu’elle m’arrache l’exemplaire qui appartient dorénavant à son magot. « C’est à moi ! C’est à moi ! ».

Parce que ce nouveau roman sonne comme son meilleur, de loin, alors que j’avais salué la prouesse du précédent, Jim Morrison et le diable boiteux, une plongée dans les derniers jours du chanteur, comme si vous y étiez, avec cette magie d’avoir déchiffré l’énigme de sa mort, de pouvoir dire dans un dîner en ville « Grâce à Michel Embareck, j’y étais ! ». Il y a déjà ce travail journalistique de témoignage dans le nouveau roman – la patte Embareck – l’époque, les personnages qui défilent, mais infiniment plus dans Bob Dylan est le rôdeur de minuit. Le travail de la langue est poussé toujours plus loin. Vous sentez les soirées à torturer, jeter, jurer sur son texte de la journée. Il en ressort les notes justes, quand les mots les remplacent et deviennent accords, ces temps de poésie littéraire qui font de cette lecture un régal, un temps précieux dont vous ressortez avec la banane et à la bouche un « sacré écrivain, va » teinté de jalousie d’écriture.

 

Cette nuit je me suis promenée sur toi. Tu n’as rien senti, je suis un nuage de lune et j’ai vu un enfant solitaire, seul, très seul…
Raconte, Delice, raconte encore…
Ton sommeil est déjà ridé de plus tard, beaucoup plus tard, lorsque tu seras vieux…

 

Le roman raconte l’histoire d’amitié entre Cash et Dylan, le vieux rongé de souvenirs, de maladie et de contradictions ; le jeune, ses manies, son originalité. Le tout raconté par le poète, témoin de tout, le rôdeur de nuit qui ne peut être qu’Embareck puisqu’il a tout vécu… Coup de cœur à faire monter en haut de mon échelle, coup au ventre aussi, qui vous plonge dans l’écriture de Michel Embareck, dix anecdotes sur l’époque par page, chaque phrase rythmée par les guitares. Ce bouquin est un concert, mais un live, vous êtes en 1968, prison de Folson, Cash pose sa guitare sur sa cuisse. Ça y est, j’entends que j’ai pris trop de temps, elle me retire le bouquin, je vous laisse avec Véronique et Michel, et surtout Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

 


Entretien avec Michel Embareck
Michel Embareck

Entretien avec Michel Embareck, par Véronique Anger

 

Véronique Anger : Les inconditionnels de Dylan, qui n’ont jamais pensé qu’il se voulait porte-parole de qui que ce soit, mais juste un type qui écrit des histoires pour ses potes, apprécieront votre portrait de l’artiste. Un garçon aussi imprévisible qu’irrévérencieux, qui aime brouiller les pistes (et je ne parle pas seulement de ses conversions religieuses !) et faire tourner les gratte-papiers en bourrique. Un homme qui s’interroge aussi sur le sens de ce monde déjanté et sur ce que sa génération peut y changer. Je ne vais pas faire la liste de ses chansons engagées ou contestataires, mais nous avons tous en tête : Blowin’ in the wind (1962), Masters of war (1963), The Times They Are a-Changin’ (1964) pour ne citer que quelques titres emblématiques.

Puisqu’on est d’accord sur le fait que ce personnage aussi insupportable qu’attachant est beaucoup trop complexe et insaisissable pour être compris, j’aimerais que vous expliquiez aux lecteurs de Boojum à quand remonte votre « rencontre » avec Dylan, et d’où vous est venue l’idée de raconter l’amitié réciproque avec Cash, à travers des lettres inventées de toutes pièces.

Michel Embareck :  Ma « rencontre » avec Dylan remonte au EP français (je crois) I Want You. C’était mon premier disque d’un artiste blanc. Jusqu’alors je n’écoutais que de la musique noire, Ray Charles, James Brown, Otis Redding, etc. J’étais totalement hermétique aux querelles Stones / Beatles. Donc j’ai échangé (sans trop savoir pourquoi) ce EP contre je ne sais plus quoi à un lycéen qui n’aimait pas. Je me souviens que c’était juste au début de la guerre des 6 Jours. Donc en 1967. La chanson qui m’intéressait, me touchait, était Just Like A Woman. Aujourd’hui encore je trouve le texte bouleversant. Et universel au regard de ma fréquentation des femmes. On peut également mettre ce texte au masculin. D’où son universalité intégrale. J’ignore ce qui a pu attirer mon oreille habituée au groove… Peut-être le sentiment d’un balancement proche du blues. Ensuite, j’ai vraiment approfondi ma connaissance de Dylan auprès de Christian Lebrun, le rédac-chef de Best qui était un analyste de Dylan.

 

 

VA : En ouverture du chapitre « Le lutteur trépané », vous utilisez des figures de style « dylanesques »… Le phrasé et le rythme rappellent justement ce texte I want you (album Blonde on blonde, 1966). Est-ce un choix ou vous êtes-vous laissé « contaminé » par votre sujet ?

M.E : Je ne me trouvais bien sûr pas dans cette chambre de motel et j’ignore si cette scène a existé. Le but était de reproduire une certaine idée de la confusion ambiante et de la proximité entretenues par les musiciens avec leurs amis ou des inconnus. Le rythme, le phrasé forment une musique à mon oreille et si contamination il y a eu, elle est totalement inconsciente. D’ailleurs Dylan n’est pas du tout le centre de l’attention dans cette scène plutôt focalisée sur Johnny Cash. Si j’ai pris soin à ne relire aucune biographie pour rester dans le domaine du roman, je ne nie pas avoir beaucoup écouté Cash et Dylan (et Townes Van Zandt) en écrivant ce livre. Une certaine porosité a dû se produire entre la musique et l’écriture.

 

VA : Vous décrivez une scène totalement surréaliste dans « À la santé de Robert Mitchum ». Une partie de chasse au lapin qui ressemble davantage à un mauvais trip (tout le monde sait qu’à cette époque, Dylan et Cash avaient tendance à abuser de produits stupéfiants). Qu’est-ce qui vous a inspiré cette petite virée festive dans les bois si je puis dire

ME : Depuis que j’ai découvert il y a longtemps Thunder Road, la seule chanson écrite par Robert Mitchum (je crois), je me suis intéressé aux moonshiners (les fabricants d’alcool clandestin) et à leur influence sur la culture redneck américaine. Par exemple, les courses de voitures NASCAR autant que les films de Russ Meyer (Mega Wixens, Super Wixens etc.) et presque toute l’œuvre d’Erskine Caldwell appartiennent à l’héritage « culturel » du moonshine. Envoyer Cash et Dylan en virée chez les moonshiners les ancrait tous les deux au plus profond de la culture américaine, de la tradition. Et puis, c’était l’occasion d’écrire en rigolant devant l’ordinateur un chapitre bien déjanté et inventé de toute pièce tout en s’éloignant de la chronologie réelle.

 

Entretien avec Michel Embareck, le rôdeur de minuit
Une vieille carte postale représentant des moonshiners

 

VA : La musique du chanteur folk engagé Woody Guthrie (aujourd’hui un peu oublié il est vrai) a grandement influencé Dylan à ses débuts. Il traînait sa bio partout avec lui et s’inspirera de ses ballades pour créer ses premiers titres. Il lui dédiera même une chanson, Song to Woody, en 1962. Ce n’est pas le cœur du sujet de votre livre, qui reste une fiction, même si vous évoquez par ailleurs de nombreuses autres influences de Dylan, mais pourquoi ne pas avoir évoquer les liens unissant Dylan à Guthrie ?

ME : Dylan l’a fait beaucoup mieux que je l’aurais fait dans le premier volume de son autobiographie. J’espère d’ailleurs qu’il y aura une suite parce que le chapitre où il raconte une virée avec Sara en Louisiane est une pure merveille. Par moment, le romancier ne peut pas lutter avec le vécu de celui « qui y était ». Pour tout dire je suis également plus intéressé par le personnage de Guthrie que par sa musique que j’ai assez peu écoutée.

 

VA : Si je devais résumer ce grand artiste, je dirais que Dylan, c’est d’abord une voix (nasillarde et fausse selon certains ; sensuelle et inimitable pour d’autres) et des textes qui fascinent et interrogent depuis ses débuts en 1961. C’est aussi un type qui se moque pas mal de ce qu’on dit de lui, pourvu qu’on lui fiche la paix. Vous citez plusieurs fois Joan Baez le qualifiant d’« autiste »… Autiste, peut-être… ou peut-être pas ! Et au fond, cela importe peu : on aime Dylan justement pour ce qu’il est… ou n’est pas ! Rares sont les artistes qui peuvent se targuer d’une longévité aussi impressionnante. Peu le savent en dehors de ses fans, mais notre chanteur poète est aussi écrivain de talent (Chronicles, Modern Times, Tarentula…). Enfin si, tout le monde le sait. Depuis qu’il a reçu le Nobel de Littérature en 2017 « pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique » ! Il a du même coup révolutionné le Nobel de Littérature… (même si cela énerve certains puristes, on s’en fiche : voir plus haut le commentaire de Patrick…). Que pensez-vous de cette petite révolution ?

M.E : Ce n’est pas vraiment une révolution si on lit les attendus du Nobel. Ils le disent explicitement. Mais ce Nobel représente aussi pour moi la preuve qu’une génération (la sienne) était dans ce que j’appelle  « le vrai ». La réponse à cette interrogation se trouve d’ailleurs à la fin du roman dans les pensées du Rôdeur de minuit. Il le dit… mieux que je pourrais l’exprimer :

Dylan prix Nobel de littérature ! Halleluia. J’en reste abasourdi. Ainsi donc, notre génération de jouisseurs, rêveurs, drogués, chevelus, insoumis, toujours du côté des rieurs, amoureux de la musique, feignasses, antimilitaristes, baiseurs, voyageurs, paniers percés, soiffards, épicuriens, végétariens, végètent à rien, cauchemar américain plutôt que rêve américain, routards, escrocs aux prestations sociales, pédés, jamais mariés, divorcés six fois, misanthropes, trafiquants de turquoises, lecteurs de Rolling Stone et du New Yorker, écolos, crocheteurs d’ordre établi, noctambules, dormeurs le jour, abstentionnistes professionnels, lecteurs de l’Anarchist Cook Book, infoutus de citer le vainqueur du Superbowl, blasphémateurs, copains des Nègres, socialistes, communistes, charlatans, condamnés pour conduite en état d’ivresse, trente-six métiers trente-six misères, caravaniers, jamais de costume, jamais de cravate, resquilleurs, alcooliques repentis, colporteurs de faux bijoux indiens, pirates, rats binoclards de bibliothèque, mal lavés, mal blanchis, margoulins, mal mouchés, perdants j’m’en-foutistes, malpolis, fumistes notoires, carambouilleurs, indécrottables politiquement incorrects, Freaks Brothers, Acid Test, Robert Crumb, conchieurs du drapeau sudiste, adeptes du zen, du tao, du caodaïsme, adorateurs des entonnoirs, marchands de chiens, coureuses de braguettes, objecteurs de conscience, coureurs de jupons, mal embouchés, défenseurs des droits des coccinelles, Grateful Dead, calamités familiales, arrogants, boulets pour les enfants, dealers, margoulins, têtes brûlées, sculpteurs de fumée, Shelton, déserteurs, travailleurs au noir, mauvais esprits, indéfectibles soutiens des causes perdues, recycleurs, Weathermen, Diggers, charlatans, gibiers de potence, illuminés célestes, poètes, écrivains, décroissants, partouzeurs, musiciens, roadies, clochards, gangsters d’amour, têtes de pioche, mauvaises graines. Au masculin et au féminin. Et toujours vivants ! Notre génération laissera une marque indélébile au travers de Bob Dylan. Notre génération a rempli sa mission. Affaire classée. Prix Nobel de littérature ! Watcha. Il a élargi le cercle ininterrompu de notre musique populaire. Il nous a gravés dans l’Histoire. Ses combats, ses espoirs déçus, ses misères, ses errements, son aspiration à ce qu’on le laisse en paix, sa distance prise envers le grand cirque de l’Humanité, ses fuites, ses toquades, ses chansons sont aussi les nôtres. Après lui, un autre qui n’est peut-être pas encore né, prendra le relais. Qu’importe si ce Nobel de littérature fait jaser les pisse-froid. Après des années à nous rebattre les oreilles avec les winners, hipsters, traders, productifs, corporates, efficaces, la distinction élève la marginalité au rang de Déclaration universelle du droit de l’Homme à glander derrière la vitre du monde, clope au bec, bière à la main, moue narquoise aux lèvres ».
(Bob Dylan et le rôdeur de minuit. Éditions de l’Archipel, 2017). »

 

Patrick de Friberg et Véronique Anger (Les Dialogues Stratégiques)

 

Michel Embareck, Bob Dylan et le rôdeur de minuit, L’Archipel, février 2018

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