Entretien avec Philip Kerr

C’est curieux, ces types de Cambridge, cela doit avoir un rapport avec le mauvais temps de ce coin d’Angleterre. »

 

J’ai déjà raconté ma première rencontre avec Philip Kerr. Il m’a offert une clé pour mon Nous étions une frontière en fin connaisseur du Berlin de la Guerre froide, juste un sourire et cette phrase…

« N’oubliez pas les odeurs, celles qui vous assaillaient quand vous passiez les check-points. »

 Elle devint quelques années plus tard « C’étaient les odeurs passagères du poste barrière, métalliques et grasses, laissées par les grilles autant que la graisse de nettoyage des kalachnikovs, remplacées si vite par celles, plus fortes, du chauffage au charbon. Vous étiez surpris, asphyxiés. Venaient ensuite les détergents javellisés. Ils vous piquaient les yeux avec ce léger brouillard de fioul de l’essence pas assez brûlée par les moteurs des Trabans. » (Nous étions une frontière) 

Dix ans plus tard, je l’interrogeais sur son nouveau roman, Les Pièges de l’exil avec en souvenir cette épisode amusant, ambiance whisky et cigare. Nous aurions pu aussi être assis au Saint James club avec Percy Kemp et John Le Carré ; nous parlions la même langue.

 

 

Les Pièges de l’exil

Comme je l’ai déjà expliqué, ce roman est un joli travail, l’un des livres les plus intéressants sur la Guerre froide. D’une écriture cultivée, Philip Kerr a trouvé les clés, la dynamique et le rythme des grands romans du genre, Green ou Maugham – qu’il fait intervenir comme l’une des principales énigmes du roman. Il s’approche surtout, à notre grand plaisir, de l’ambiance du maître du roman d’espionnage, John Le Carré.

La démarche est pourtant difficile, fondée sur le passé de son héros récurrent, ses doutes et ses souvenirs, pour nous faire entrer dans la nouvelle donne de l’après-guerre, les enjeux stratégiques et la rupture de la trêve entre alliés victorieux du nazisme. C’est cette course aux renseignements et aux secrets qui germe sur les scories encore chaudes de l’effroyable tuerie, qui intéresse l’historien Kerr.

 

 

entretien exclusif avec Philip Kerr

 

Entretien avec Philip Kerr

Pour ma troisième interview des plus grands romanciers d’espionnage, je me devais d’inviter Philip Kerr pour son The Other Side of Silence, malgré son mauvais titre en France : Les Pièges de l’exil.

Difficile pour moi de juger les titres. Je m’en remets toujours à l’éditeur étranger. Et merci pour le compliment. J’ai passé un bon moment à l’écrire ; la plupart du temps mon esprit était là-bas, au Cap Ferrat, et ça, c’est toujours sympa. La Voile d’Or est l’un de mes hôtels préférés. J’aime écrire sur la Guerre froide parce que les vieilles certitudes du bien et du mal ne s’appliquent plus. Tout est gris – pas seulement les images, mais aussi la moralité. L’Europe était en faillite. L’Union soviétique et l’Angleterre ont été vainqueurs et pourtant ennemis dans la Guerre froide. Pendant ce temps, l’Allemagne se reconstruisait avec succès, alors que nous regardions de l’autre côté. C’est ironique, vraiment. Mais c’est ce qui rend l’histoire si intéressante.

 

Nous savons tous que John Le Carré est l’un des écrivains les plus talentueux de notre temps, tous genres inclus. Avez-vous signé la demande mondiale pour retrouver George Smiley dans son prochain roman ? Notez que seulement deux personnes ont déjà signé cette pétition, Percy Kemp et moi-même… Voulez-vous nous rejoindre dans cette mission pour sauver la littérature ?

Eh bien, je suis d’accord que John le Carré est le principal auteur en langue anglaise aujourd’hui. Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas reçu encore le prix Nobel ! Peut-être qu’ils – les juges du Nobel — ne donnent pas dans la fiction de genre, mais je ne pense pas que L‘Espion qui venait du froid puisse être si facilement catégorisé, non plus. Tout écrivain qui écrit un livre résumant quatre décennies de Guerre froide doit être récompensé et encore récompensé. Il est certainement l’un de mes auteurs préférés, mais j’en ai tellement ! J’ai décidé dès mon plus jeune âge que je voulais écrire, et les auteurs qui m’ont le plus influencé étaient ceux que je lisais quand j’avais dix ans ou moins. RL Stevenson. Rudyard Kipling. W.E. Johns. Et peut-être Ian Fleming.

 

…un élément fondamental, toujours oublié par les historiens : le facteur humain. »

 

Mais, ce que George Smiley raconte, comme votre Bernie Gunther, Harry Boone de Percy et mon général François Carignac (parce qu’en France, vous avez besoin d’un soldat de haut rang pour mener des révolutions), c’est l’Histoire — avec un grand H en majesté — quand il est confronté à d’autres vérités, celles de l’ennemi du moment.
John Le Carré pense que par le roman, en particulier le roman d’espionnage, ces vérités peuvent être effacées par un élément fondamental, pourtant toujours oublié par les historiens : le facteur humain.
Qu’en pense l’historien du roman pré-guerre froide ?

L’histoire est tout. Hegel et Marx le savaient. Et ainsi la plupart des écrivains. L’histoire n’est jamais terminée non plus. C’est juste un nom résumant un ensemble d’explications que nous trouvons pratique. Je pense que la beauté du roman d’espionnage est qu’il permet aux écrivains d’être subversifs. Il permet de raconter une histoire captivante tout en diffusant secrètement un message d’auteur. Trop d’auteurs pensent que le message de l’auteur vient en premier. Je pense que le message de l’auteur doit toujours être caché et fouillé lentement par le lecteur attentif.

 

Entretien avec Philip Kerr
crédit : Frans De Wit

 

La Guerre froide renaît, changeant les doctrines des équipes diplomatiques de nos dirigeants, dans un contexte de terrorisme, de manipulations, de haines raciales et dogmatiques, de testaments hégémoniques et de cette perte de mémoire générale qui façonne les guerres. Qu’est-ce que Bernie Gunther penserait de ce retour à l’histoire dans sa noirceur la plus complète ?

Je pense que nous imaginons que les choses sont toujours différentes de ce qu’elles étaient. Mais plus souvent, rien ne change jamais beaucoup politiquement et historiquement. Le seul vrai changement que nous voyons est technologique et médical. Mais en termes de groupements politiques, l’Europe ressemble beaucoup à ce qu’elle a toujours été : une Grande-Bretagne isolée par son laisser-faire ; une Europe qui survit d’unions inconfortables ; une Russie militairement puissante. L’Amérique semble presque hors de propos ici. La Grande-Bretagne a d’abord adopté une politique du Brexit sous le roi Henri VIII quand il s’est retiré de l’Europe catholique parce qu’il ne voulait pas être sous la domination d’un Allemand, l’empereur romain Charles-Quint. Je pense que Bernie verrait l’Union européenne actuelle comme le résultat d’une psychologie allemande. L’Allemagne ne trouve pas facile ou agréable de regarder en arrière, donc elle ne peut que se réjouir d’une nouvelle Europe. La Grande-Bretagne trouve impossible de ne pas jeter un regard rétrospectif sur l’histoire qui nous montre bien et qui a l’air mieux que tout ce que l’U.E. a à offrir. Les deux pays sont toujours victimes de la psychologie de l’après-guerre.

 

Mon prochain roman, Greeks Bearing Gifts, est un roman de la Guerre froide. »

 

Je vous ai rendu hommage dans mon dernier roman Nous étions une frontière, en donnant à ma voix off, un fantôme qui décrit l’histoire par le jazz, le nom de Gunther.
Les fantômes sont nombreux dans vos romans, amours, cicatrices de guerre, cette nécessité de survivre malgré ses cicatrices, dans un monde qui oublie les héros renvoyés par les guerres. Nos romans sont-ils « de la littérature de survivants », je veux dire que la littérature de fiction devrait être incarnée seulement par des héros survivants ?

Je suis intéressé par les fantômes de l’histoire, certainement. Chaque fois que je retourne en Allemagne, et en particulier à Berlin, je cherche un Berlin qui n’existe plus. C’est cela le bon travail d’un écrivain : voir ce qui ne peut être vu par personne d’autre. Le sentir et le décrire. Je n’ai pas besoin d’avoir survécu à la guerre pour écrire à ce sujet. Je crois au pouvoir de l’imagination humaine, et cela transcende tout.

 

Vous avez fait une entrée éblouissante dans le monde du roman d’espionnage et Percy Kemp s’en est guéri lui-même en acceptant l’invitation de la société PG Woodehouse d’écrire dans le Wooster Sauce, afin que nous ne puissions jamais l’imiter — ou simplement en nous faisant appeler « P » pour maintenir le mystère que John ne pourra jamais égaler, bien sûr.
Voulez-vous continuer à écrire dans les prochains romans (en France) sur la Guerre froide ?

Oui. Mon prochain roman, Greeks Bearing Gifts, est un roman de la Guerre froide.

 

Imaginez. Nous serions tous les trois assis sous la lune, à fumer mes cigares et à boire un de ces whiskies que John Le Carre réserve pour sa seule famille. Percy Kemp nous raconterait l’anecdote d’une converstion téléphonique surréaliste avec sa mère en pleine guerre du Liban. Elle murmurait dans l’appareil et lui, de plus en plus inquiet, finissait par crier « Mais, maman, tu es sûre que tout va bien ? ». Sa réponse est digne d’un dialogue de roman : « Chut, mon fils ! Je ne peux pas parler, je suis chez le coiffeur ! ».
John rirait, comme nous, et puis soudainement, sérieux, il nous demanderait quel serait le plus important rêve littéraire auquel nous pourrions rêver. Quel serait le vôtre ? (Après le whisky et les cigares en notre compagnie, cela va sans dire…).

Le plus fou des souhaits littéraires ? Gagner le prix Nobel de littérature, bien sûr.

 

Il faut conclure. C’est le plus difficile, quand on parle en famille. En France, les voix s’échauffent, chacun garde son point de vue, le ton monte. Mais entre amis écrivains, surtout ceux qui s’assoupissent après un si bon moment, seules les certitudes restent, qu’il faut nourrir d’arguments, par l’écriture et toujours réécrire, quitte à se perdre ou se confondre à la vérité.

 

Propos recueillis par Patrick de Friberg

 

Philip Kerr, Les Pièges de l’exil, Seuil, mars 2017, 400 pages, 22,50 euros

 

 

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