Hitler, les années obscures

Ernst Hanfstaengl (1887-1975) est l’héritier d’une des plus grandes familles de Bavière. Pendant la Première Guerre Mondiale, il est aux Etats-Unis, en résidence surveillée plutôt qu’en camps comme ses compatriotes, car à Harvard il a noué de solides amitiés, notamment avec Roosevelt père et fils.

C’est un très proche d’Hitler, qu’il découvre un soir dans une taverne munichoise et aussitôt se lie d’amitié avec cet homme qui littéralement le subjugue par sa fougue, son verbe, mais aussi son idée force d’un retour à la grandeur nationale, idée à laquelle il est attaché comme traditionaliste. Proche au point . Dès lors, Ernst Hanfstaengl devient le soutien financier d’Hitler et de son parti, finançant le journal hebdomadaire NSDAP, le Völkischer Beobachter (littéralement L’observateur populaire) et pourvoyant au besoins matériels du maître. Leur proximité et leur amitié est assez forte pour qu’Hitler soit le parrain de son premier enfant, Egon et qu’il vienne se réfugier chez lui après sa période d’emprisonnement au Landsberg. A l’accession au pouvoir d’Hitler, il est nommé chef du département de la presse étrangère, mais son influence s’amenuise de plus en plus, au rythme du durcissement des lois nazies.

Après sa disgrâce en 1937, car jugé trop critique, il quitte l’Allemagne pour l’Angleterre grâce à ses nombreux réseaux, puis au Canada et enfin revient aux Etats-Unis où il sera conseiller pour les affaires allemandes auprès de Roosevelt. Revenu en Bavière pour y finir sa vie, il publie en 1957 ses mémoires, Hitler, les années obscures.

 

Hitler, la brute

L’un des grands enseignements de ces mémoires, et qui ont dès leur publication initiale cette idée, c’est qu’Adolf Hitler est un petit personnage rustre, quasi inculte, uniquement nourri de sa propre colère, mais aussi doté naturellement d’une voix et d’une capacité d’entraînement et de séduction. Un homme des cavernes à dégrossir, donc. Ernst Hanfstaengl, fidèle de la première heure, va travailler sur la personnalité d’Hitler pour lui ouvrir les portes de la culture et l’aider dans la construction d’une nouvelle sensibilité, le faire entrer auprès de la haute société et tenter de réfréner son penchant naturel à l’imprécation haineuse de son prochain. Mais peut-on « éduquer » un tel homme ?

Détail pittoresque, Ernst Hanfstaengl est un virtuose, aussi joue-t-il à Hitler des morceaux de Wagner sur son piano en séance privée et profite-t-il de son épuisement musical pour lui suggérer des manières plus douces de faire de la politique… Risible dans doute (1), c’est une tentative comme une autre pour assagir la bête.

Il se fait aussi porteur de cette idée, devenu antienne : la violence d’Hitler était une manière de de divertir lui-même de son impuissance sexuelle…

 

Pendant tout son compagnonnage, Ernst Hanfstaengl n’aura de cesse de lutter contre l’influence des plus fanatiques, Himmler ou Joseph Goebbels notamment. Mais il va vite comprendre que sa propre influence sur Hitler est sans effet réel. Ernst Hanfstaengl reste cependant le témoin privilégié non pas du premier Hitler, non pas du Führer plénipotentiaire, mais de cet entre-deux d’un homme qui pencha pour le mal.

 

Loïc Di Stefano

 

Ernst Hanfstaengl, Hitler, les années obscures, mémoires, présentation de Jean-Paul Bled, traduit de l’anglais par Claude Noel, Perrin, avril 2018, 450 pages, 21 euros

 

(1) C’est d’ailleurs le sens du livre de Peter Conradi, Hitler’s piano player, the Rise and Fall of Ernst Hanfstaengl, Confident of Hitler, Ally of FDR (Gerald Duckworth & Co, mars 2005), biographie un rien ironique sur notre personnage et qui fait de ces moments musicaux le centre de son analyse.

Laisser un commentaire