Honoré d’Estienne d’Orves, par Denoël et Vivier

 Mes enfants, vous constituez un maillon dans la chaîne de notre famille…

 

Il va de soi que je ne peux cacher que le personnage de cette BD a bercé ma jeunesse, comme St Exupéry, Kipling ou bien le trop méconnu Guy de Larigaudie.

Il y a aussi et surtout les dessins de Pierre Joubert et là, c’est l’ancien scout qui a reçu ce service de presse avec un certain pincement de cœur.

C’est donc dans ce contexte particulier que j’ai lu la bande dessinée racontant la vie du commandant Honoré d’Estienne d’Orves publiée aux éditions du Rocher sous un scénario de Jean-François Vivier et les dessins de Dénoël (de son vrai nom Régis Parenteau-Denoël). Il est construit à la façon de ces livres qui encombraient les bibliothèques de mes parents et grands-parents, juste pour raconter l’histoire, au milieu des Signes de Pistes et autres histoires illustrées des aventures de lord Baden Powell.

 

Extrait de la bande dessinée Honoré d’Estienne d’Orves
crédit : Régis Parenteau-Denoël (Éditions du Rocher)

 

Vous n’y trouverez aucune ressemblance avec les aventures contemporaines des mêmes rayons de librairies, mais plutôt un livre à confier aux enfants pour apprendre, ici, la vie d’un homme engagé dans la résistance pour continuer la guerre contre l’Allemagne, en dehors de cette « zone de confort » qu’il aurait pu choisir comme officier de marine, père de cinq enfants et environnement financier et social plus que confortable.

L’ouvrage fait suite au récit du père Franz Stock, aumônier des prisons de 1941 à 1944, qui a accompagné les derniers moments des résistants condamnés à mort.

Une fois n’est pas coutume, je sors de mes lectures habituelles, mais placez-le dans les mains des jeunes, il est bien écrit et révèle fidèlement — c’est son petit-fils qui le rapporte — la mémoire de ces hommes et ces femmes morts droits et sûrs d’eux, à en mourir pour une idée qui les dépasse.

 

Honoré d’Estienne d’Orves
Jean-François Vivier (à gauche) et Régis Parenteau-Denoël (à droite)

 

 

Entretien avec Jean-François Vivier et Denoël

 

Plus qu’une BD d’aventure, ce livre nous parle d’histoire. Comment vous est venue l’idée de choisir Estienne d’Orves comme sujet du début de la Résistance française ?

Jean-François Vivier : J’ai redécouvert Honoré d’Estienne d’Orves en travaillant sur notre BD précédente qui était consacrée à l’abbé Stock. Franz Stock, qui était prêtre et allemand, fut l’aumônier des prisons de Paris de 1940 à 1944. À ce titre, il a eu le douloureux privilège de soutenir et d’accompagner au peloton d’exécution plus d’un millier de résistants français. Parmi eux, beaucoup d’anonymes, mais aussi des personnages comme Jacques Bonsergent, Gabriel Péri, ou un certain… Honoré d’Estienne d’Orves. C’est donc à cette occasion que je me suis replongé dans sa vie. Sa personnalité, son enthousiasme et son courage en font quelqu’un d’extrêmement attachant. Et puis, son destin tragique traverse l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ; période qui me passionne.

Denoël : Pour ma part, j’avais déjà dessiné Honoré dans notre BD précédente Franz Stock (1) dans une évocation de quelques cases. Une fois Franz Stock achevé, Jean-François m’a proposé de poursuivre le fil rouge entamé avec Herr Doktor (Une histoire de Malgré Nous ou l’on voit déjà Franz Stock) en consacrant un album à Honoré d’Estiene d’Orves. J’ai tout de suite accepté, nous avons rencontré sa fille, Rose de Beaufort, qui nous a accordé sa confiance.

 

Il y a des mots tirés de lettres, des photographies, des souvenirs privés. Racontez-nous votre rencontre avec la famille.

Jean-François Vivier : C’est toujours grâce à Franz Stock que j’ai pu entrer en contact avec Rose de Beaufort, l’une des filles d’Honoré. Elle a une affection toute particulière pour l’homme qui a soutenu son père jusqu’au bout et elle milite pour sa mémoire. Elle a donc trouvé passionnant notre projet sur Franz Stock et s’est montrée très enthousiaste lorsque je lui ai proposé d’en faire autant avec son père. Elle nous a été d’un grand soutien dans cette aventure et nous a ouvert effectivement des archives peu connues du grand public. Par la suite, estimant que la bande dessinée n’est pas un média de sa génération, elle a laissé la main à ses neveux qui sont donc des petits-enfants d’Honoré. Deux d’entre eux ont suivi et validé notre travail. Augustin d’Estienne d’Orves, l’un des deux a accepté de préfacer l’ouvrage.

Denoël : Je me suis plongé dans la biographie écrite par Étienne de Montety ainsi que dans le livre de Rose et son frère Philippe axé sur la correspondance de leur père et ses carnets de Voyage (je ne songe qu’à vivre). Rose nous a partagé des archives photographiques et m’a donné accès au fonds photographique Honoré d’Estienne d’Orves aux archives de Vincennes : j’ai découvert ainsi les photos d’Honoré jalonnant ses navigations et ses escales autour du monde ! Également les comptes-rendus du procès du réseau Nemrod. La famille a suivi toutes les évolutions du script de l’album, afin qu’il n’y ait pas de contresens ou d’erreurs. Pour la partie dessin, j’ai été grandement aidé par M. Kerisit sur tout ce qui touche à la Marine, ainsi que le passage à la France Libre d’Honoré.

 

Extrait de la bande dessinée Honoré d’Estienne d’Orves
crédit : Régis Parenteau-Denoël (Éditions du Rocher)

 

Il y a un challenge dans cette aventure éditoriale. Des heures de travail pour présenter un ovni à des éditeurs. Avez-vous été confiant dès le début ou vouliez-vous replonger dans l’histoire pour vous-mêmes ?

Jean-François Vivier : Nous avons la chance de travailler avec le même groupe d’édition depuis plusieurs années. Nous nous sommes lancés dans la réalisation qu’après avoir reçu leur accord pour la parution. Nous sommes d’ailleurs très fiers d’être édités sous le label prestigieux des éditions du Rocher.

 

L’homme est magnifique à dessiner. Y a-t-il eu ce que nous, les romanciers, appelons l’idée génératrice, celle qui donne envie d’écrire ?

Jean-François Vivier : Il y a l’idée de montrer ce qui est beau en l’Homme. Honoré fait partie de ces gens qui vous font croire en l’humanité par sa grandeur d’âme et son regard apaisé sur le monde.

Denoël : Quand on démarre un tel projet, on a forcément beaucoup de références en tête. Côté livres, L’Armée des Ombres de Kessel, Réseaux d’Ombres du colonel Rémy. Pour le cinéma L’Armée des Ombres, Un héros très discret, Le Franciscain de Bourges. Côté BD, Il Etait Une fois en France, évidemment. Une fois intégré cela, il faut se concentrer sur sa planche, il n’y a que la justesse d’une image ou d’une expression qui comptent alors.

 

Il y a des hommes d’aujourd’hui derrière ce livre. Y a-t-il un message sous-jacent que vous voudriez laisser ?

Jean-François Vivier : L’époque actuelle est au dénigrement de notre Histoire et de ceux qui l’ont faite. Je crois pour ma part, sans être aveugle devant certaines erreurs, que nous pouvons être fiers de cette Histoire et d’un certain nombre de Français qui y ont participé. Honoré d’Estienne d’Orves fait partie de ceux-là. Le beau et le bien doivent être enseignés aux nouvelles générations.

Denoël : La désobéissance est affaire de conscience. C’est à la source de l’engagement d’Honoré il a agi en pleine conscience pour le bien des siens et de son pays, sans-souci de sa personne. Honoré, tout en étant croyant avait une grande ouverture d’esprit et une grande curiosité des êtres et des choses. Il a poussé ses enfants à se cultiver. La haine et la violence viennent toujours de l’ignorance. Aujourd’hui encore on peut être résistant contre certaines pressions ou pensée unique, chacun à son niveau. Mon vœu est que son histoire soit mise en lumière auprès d’un jeune public, j’aime l’idée de transmettre, je ne suis qu’un passeur.

 

 

Entretien réalisé par Patrick de Friberg

 

Jean-François Vivier (scénario) et Denoël (dessin), Honoré d’Estienne d’Orves, éditions du Rocher, novembre 2017, 48 pages, 14,50 euros

 

(1) Franz Stock, passeur d’âmes,  Artège édition, septembre 2016

 

 

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