Hubert Maury revient au « Pays des purs », le Pakistan à vif…

Couverture de la bande dessinée Le Pays des Purs… comme un Kipling se digère plus qu’il se consomme.

La lecture du Pays des Purs de Hubert Maury, sur l’aventure au Pakistan de la photojournaliste Sarah Caron, fut un coup de cœur, déjà chroniqué sur le Salon Littéraire. À y réfléchir, après avoir offert plusieurs fois la BD autour de moi – j’ai cette habitude, de partager mes coups de cœur –, il me fallait y revenir, tant les commentaires sont différents de ceux que l’on attend de ce type de découverte.

 

Il y a d’abord l’objet lui-même, presque deux cents pages. Un lourd volume dessiné avec cette patte qui caractérise le dessinateur, moderne, économe ; parfois naïve tout en restant très proche du sujet, dans l’action ou le détail d’une scène. Un général de cavalerie, voisin, croisé cet été traînant une ribambelle de petits-enfants abandonnés par leurs parents, aiguilla ma recherche. Il s’était réservé sa lecture, l’avait ensuite transmise à ses enfants avec pour consignes d’expliquer Le Pays des Purs aux plus petits : « Un trésor. Vous m’avez offert un trésor que nous avons partagé une partie de l’été, comme un Kipling se digère plus qu’il se consomme ». Il connaissait les vallées afghanes, il retrouvait la complexité d’un monde dont j’ai rappelé la nature originale, d’un État islamique de cent quatre-vingt-dix millions d’habitants — un tiers plus grand que la France seulement —à peine plus étendu que l’Afghanistan, voisin de l’Iran, comme l’Inde et presque la Chine du Xinjiang, si le Jammu et le Cachemire n’étaient pas soumis à des revendications multiples.

 

Nous touchons là la réussite de cet ouvrage. Plus que le publireportage ou le dessin de presse souvent relaté par les chroniqueurs, il y a une veine romantique qui nous emporte. Sarah Caron, dessiné par Hubert Maury, possède ce sourire de l’aventure du Kim de Kipling devant l’action. Elle découvre et avance, s’étonne souvent d’être passée sans d’autres soucis que de vouloir y retourner. Elle bouscule et gagne, dans un monde violent, étranger, mais dont Hubert Maury retrace toute la beauté des Purs, sans perdre une once de véracité.

 

Extrait de la bande dessinée Le Pays des Purs
crédit : Hubert Maury (La Boîte à bulles)

 

Rencontre avec Hubert Maury

Il y a une aventure derrière cet ouvrage, celle de la décision de raconter le périple de Sarah Caron ?

Une aventure … ou une rencontre. Celle, en 2007, avec Sarah Caron. Je travaillais alors à l’ambassade de France à Islamabad depuis deux ans. Elle venait de débarquer au Pakistan pour couvrir l’état d’urgence. Comme la communauté française tenait dans un mouchoir de poche, nous avons été amenés à nous rencontrer très rapidement. Au lendemain de la mort de Benazir Bhutto, elle m’a raconté les évènements qu’elle avait vécus. Plus tard, en 2010 (j’avais définitivement quitté Islamabad et rejoint Paris depuis deux ans), elle a relaté ces mêmes évènements dans son livre, Le Pakistan à Vif (chez Jean-Claude Gawsevitch). J’ai lu le livre. J’y ai trouvé un témoignage saisissant de réalisme. Je reconnaissais parfaitement le Pakistan que j’avais côtoyé. Par-dessus tout j’avais estimé que ce récit comportait tous les ingrédients d’une aventure contemporaine caractéristique de la bande dessinée. « La photographe » n’avait rien à envier aux personnages traditionnels des bandes dessinées de mon enfance. Elle était un Tintin au féminin, mais un Tintin qui réalise vraiment des reportages. Une Jeannette Pointue incarnée en quelque sorte. Je dessinais beaucoup à l’époque. Depuis quelque temps, j’avais l’envie de me lancer dans la réalisation d’un album. Il m’a semblé qu’avec Le Pakistan à Vif, j’avais trouvé un sujet en or. Se présentait, par ailleurs, l’opportunité de sensibiliser un lectorat autre que celui d’autobiographies de grands voyageurs, celui justement de la BD, et notamment du roman graphique à la Marjane Satrapi, Nicolas Wild ou Emmanuel Guibert. J’ai proposé à Sarah Caron d’adapter son récit en bandes dessinées. Elle a accepté. Ça a donné Le Pays des Purs.

 

Croquis de la bande dessinée Le Pays des Purs
crédit : Hubert Maury (La Boîte à bulles)

 

Le travail de l’écrivain est de trouver un angle de vue, un éclairage particulier pour raconter une histoire. Y a-t-il eu un choix délibéré pour raconter, mettre en scène ?

L’angle de vue général que j’ai souhaité adopter est celui de la seule photographe. C’était d’ailleurs assez compliqué pour la mise en scène, car tout est vu… de son point de vue. Elle est toujours présente, impossible de s’en détacher, impossible de raconter quelque chose en marge … Même l’assassinat de Benazir Bhutto devait être raconté du point de vue de la photographe, alors que Sarah n’était pas présente au moment des faits.

Ensuite, il a fallu « dramatiser » le témoignage. Je ne veux pas dire le rendre plus dramatique ni le « fictionniser ». Je veux simplement dire le « scénariser », pour que l’intrigue soit adaptée à la bande dessinée. Qu’on ait plus l’impression de lire un récit d’aventures, qu’une succession de témoignages. Qu’il y ait également un fil rouge, une cohérence. D’où, par exemple, le recours à la technique du flash-back, lequel n’enlève rien à la véracité du récit, mais en donne un aspect plus romanesque.

Enfin, il m’a semblé amusant de traiter les différents chapitres en essayant d’adopter certains codes propres à 3 genres cinématographiques différents. En clair, pour moi, l’épisode sur l’assassinat de Benazir Bhutto, c’est un triller urbain ; la rencontre avec Bhutto à Lahore, c’est un vaudeville ; le passage dans les zones tribales, c’est un western.

 

Et pourquoi pas un scénario de film ?

Pourquoi pas. Il y a déjà un semblant de story-board. Mais il faudrait avant tout poser la question à un producteur. Quid, par exemple, du budget d’un tel film ? C’est l’avantage de la bande dessinée sur le cinéma : en BD, on peut mettre en scène à moindre coût ce qui, pour le grand écran, coûterait un bras.  Et puis, j’ai un peu peur que Spielberg ait dégainé le plus vite (rires). Je crois qu’il a en soute un sujet comparable au Pays des Purs, un projet d’adaptation du témoignage en Afghanistan de la photographe de guerre Linsey Addario.

 

Croquis de la bande dessinée Le Pays des Purs
crédit : Hubert Maury (La Boîte à bulles)

 

Derrière ces 200 pages, il y a des coupes, des nécessaires travaux de rédaction. Les aventures de Sarah pourraient-elles devenir une série ? Ou celles des héros croisés dans le Pays des purs, surtout Faris Khan ?

Oui, les aventures de Sarah auraient pu devenir quelque chose qui s’apparenterait à une série. S’il n’a jamais été question d’un spin-off sur Faris Khan (c’est une idée séduisante), un deuxième tome du Pays des Purs était, en tout cas, envisagé. Pour le premier volume, j’avais rédigé seul le scénario, avec comme référence et unique base de travail Le Pakistan à Vif. Un second opus, du fait qu’il aurait abordé des thèmes plus intimes, aurait nécessité la mise en place d’une véritable collaboration avec Sarah Caron dans l’écriture du scénario. Sa disponibilité ne le permettant pas, il n’y aura pas de suite au Pays des Purs.

 

Un dernier mot après cette jolie aventure ?

Oui. J’aime bien dire qu’en adaptant en BD les aventures de Sarah Caron, c’est un hommage à l’ensemble des journalistes, notamment ceux que j’ai côtoyés là-bas, que je veux rendre. Les Françoise Chipaux, Éric de Lavarene, Nadia Bletry, Laure de Matos, Claire Billet, Emmanuel Giroud … Je les ai trouvés courageux, parfois imprudents … un peu comme Sarah dans le récit…  mais toujours imaginatifs, toujours sur la brèche, toujours très professionnels. Ils font un boulot pas forcément bien payé, ils ont souvent un statut précaire, ils risquent leur vie, mais ils font un boulot essentiel, car ils nous aident à comprendre le monde.

 

Propos recueillis par Patrick de Friberg

 

Hubert Maury (scénario et dessin) et Sarah Caron (scénario), Le Pays des Purs, La Boîte à bulles, mai 2017, 92 pages, 25 euros

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