Interview exclusive de Maud Tabachnik

Patrick, ne faites pas votre Beria ! »

 

J’ai un souvenir de Maud, pas celui d’un salon, mais un bien plus amusant. Elle était installée au-devant d’un grand amphithéâtre, les yeux pétillants. J’avais les miens sur un écran de contrôle à des kilomètres de là. Je lui envoyai un SMS : « Maud, vous êtes aux côtés de Claudie Haigneré, la spationaute… » elle tourna la tête à sa gauche, « à droite de vous, plutôt, et attention, je vous surveille ! ».

Elle leva les bras en riant, me renvoya : « Patrick, ne faites pas votre Beria ! ». Et la foule aux alentours réalisa sans doute qu’ils leur manquaient un épisode pour comprendre. Mais, Maud, aurions-nous pu discuter plus tard, Beria a fini fusillé comme neuf de ses prédécesseurs à la tête des NKVD, GPU ou KGB, plus deux morts accidentelles – suicidé les mains attachées, nu, de la terrasse de la Loubianka, ainsi qu’une disparition en hiver, « il est parti chasser seul dans la tempête sur le lac gelé et personne ne l’a plus revu ».

Parce que l’écrivain que j’ai rencontré est une passionnée de l’histoire de la Russie, celle soviétique, comme celle contemporaine, sa complexe analyse des dossiers criminels, ses policiers bancals dans le dogme et les compromissions, ses accès de folie et toujours cette impression que rien n’a changé, tout se justifie doucement comme le pergélisol dégèle pour révéler, un peu, avant d’engloutir à nouveau.

Il y a peut-être une explication à cet insatiable besoin de creuser autour du crime, non seulement la résolution de l’énigme, mais – si vous me suivez depuis le début de cette série de chroniques, chacune fondée sur l’idée de Norbert Spehner pour définir le polar – de préférer tenter de comprendre Caïn plutôt qu’Abel, de tester le Mal pour trouver le Bien, tout le contraire de cette zone grise du roman d’espionnage décrite par Kemp ou Kerr, souligné par ce magnifique titre de son dernier roman L’impossible définition du mal.

C’est l’éclairage que j’ai voulu installer dans cet échange avec Maud. Le projecteur est allumé, nous buvons un whisky rare de sa cave, je fume un Churchill et elle regrette encore d’avoir arrêté le cigare… Clap, c’est parti.

 

Maud Tabachnik

 

Entretien avec Maud Tabachnik

 

Avez-vous trouvé finalement, après tous ces romans écrits, une définition du mal, ou plutôt, ce qui m’intéresse, c’est pourquoi cette recherche est-elle si importante dans votre écriture.

Je serais un prophète, un génie, si j’avais trouvé la définition du Mal. Bien sûr que je ne l’ai pas trouvée, bien que le Mal soit depuis toujours, depuis que je suis en âge de me souvenir et de comprendre, l’objet de ma stupéfaction en même temps que celui de mon attention. Et je chercherai je crois jusqu’à la fin de mes jours ce mal humain que j’ai connu si jeune, et qui ne s’apaise pas.

Enquêter en Russie sur un dossier classé pour faire vivre un roman au-delà des faits, demande une immersion douloureuse dans le processus morbide. Sortez-vous touchée par l’histoire ? Dans l’impossible définition du mal, J’ai senti un éclair, une soudaine compréhension de votre tueur en série. Je ne me souviens plus bien où, mais je pense que c’était quand il était face aux juges durant son procès. 

Non, jamais de compréhension, non plus que de pardon, pour ces hommes, civils ou militaires, qui privilégient le côté noir de leur nature. Pas de compréhension quand le tueur immonde est face à ses juges, au contraire, il montre sa face diabolique, ne manifeste aucun remord comme tous les bourreaux que moi et les autres avons étudiés. Jamais la moindre empathie pour leurs victimes. La cruauté à l’état pur. Le mépris pour la vie de leurs semblables ou de leurs pas semblables, à son point oméga. Surtout ne les traitons pas de bêtes, ce serait faire une grossière erreur car ce sont des hommes, et rien que des hommes.

 

 

Nous en avons déjà parlé ensemble, vous savez que j’ai une obsession d’écrivain, cette mémoire des peuples qui s’efface, acte sociologique connu, amplifié par l’information directe qui puise sa richesse dans le faux et le simple buzz, supporté par le carriérisme populiste qui flatte. Pourtant, votre dernière enquête traverse la fin de l’Union soviétique, comme si l’histoire s’était arrêtée. Nous aurions pu commencer à la lire sous Staline…
Avez-vous l’impression que les malédictions passées sont à nouveau présentes ou bien, à jamais, le gène présent du Mal ?

Vous savez bien cher Patrick ce que je pense de nous. Bâtisseurs de cathédrales et inventeurs du Zyklon B. Indifférents pour la plupart à ce qui nous est éloigné. Recroquevillés sur nous, notre famille, notre entourage. Et aveugles et sourds pour les autres. Allez, pas tous. 7 milliards d’êtres humains sur la planète, peut-être 1% qui regarde le monde se consumer. Et les 99% restants qui regardent ailleurs.

Il faut une passion pour écrire autant que vous, mais aussi ce message sous-jacent, dont parle Philip Kerr dans mon entretien avec lui. Quel serait celui de l’impossible définition du mal ?

Comme pour mes autres livres. Pensez que le malheur peut arriver à votre porte, entrer chez vous, s’emparer des gens qui vous sont chers. Et autant qu’on peut ne pas l’ignorer parce qu’il frappe à côté. Car quand il sera chez vous que l’on viendra vous chercher, ce seront vos voisins qui détourneront les yeux.

Vous connaissez bien sûr cette histoire tellement vraie de cet homme qui les a détournés quand les nazis ont pris les juifs, a continué de les détourner quand ils ont pris les homosexuels et les handicapés, les a encore détournés quand ils ont pris les Chrétiens, et quand ils sont arrivés chez lui il n’y avait plus personne pour le défendre.

Résistons quand il est encore temps. Résistons à la haine meurtrière et stupide de ceux qui pensent détenir la vérité et veulent nous l’imposer en nous immolant pour nous rendre plus heureux, ou plus près de leur dieu.

J’étais à vos côtés dans un salon. Vos lecteurs sont jeunes, vieux, hommes ou femmes, tellement éclectiques que je me demande comment ils reçoivent ce coup de massue que j’ai pris en découvrant vos lignes. Vous leur avez peut-être déjà posé la question ? 

Je pense qu’ils apprécient ma sincérité. Car bien que je ne les ménage pas, je vois bien dans leurs réactions qu’ils ne m’en veulent pas, et qu’au contraire dans cette société d’eau tiède et de consensus mou, quand une voix tonne non pour donner des leçons, quelle horreur, mais pour réveiller les assoupis, ils sont plutôt satisfaits et presque soulagés que quelqu’un se donne encore la peine de prendre les risques qu’ils ne prennent pas. Les livres sont un vecteur, les livres sont importants, ils sont la vie et forment notre société humaine, ils doivent parler et alerter.

 

 

Nous serions assis sous les étoiles au bord du lac de Tibériade. Le soleil encore affleurant sur le mont des béatitudes. Pas en été, plutôt une soirée fraîche de décembre, claire et parfumée par la nature après une averse. Whisky et cigares, bien entendu et la question – celle posée à chacun de mes entretiens – tomberait : « Quel est le rêve ultime d’écrivain de Maud Tabachnik ? »

Je vois que vous n’avez pas évoqué n’importe quel décor pour que je formalise mon rêve, car le lac Tibériade a entraîné l’Histoire depuis très très longtemps. Il a connu les prophètes, vu Jésus marcher sur ses eaux, et vu aussi hélas la haine des hommes. Whisky et cigares avec un ami comme vous ? Eh bien mon rêve ne sera pas très exigeant : mon rêve serait que ceux que j’aime, estime, respecte, au dernier moment de leur vie quand ils se retourneront sur elle, l’unique qui nous est accordée, qu’ils ne regrettent rien et se disent qu’ils ont vécu en Honnête homme (ou femme) parce qu’aussi loin qu’ils remontent dans leur temps, leurs bons gestes ont été largement supérieurs à leurs vilenies.

 

Propos recueillis par Patrick de Friberg

 

Maud Tabachnik, L’Impossible définition du Mal, De Borée, avril 2017, 19,90 eur

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