John le Carré, « L’héritage des espions » : la Guerre froide est éternelle

couverture de L'Héritage des espions de John le Carré« Eh bien, je suis d’accord que John le Carré est le principal auteur en langue anglaise aujourd’hui. Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas reçu encore le prix Nobel ! »
Philip Kerr

 

 

Le retour de George Smiley et Peter Guillam, héros de John le Carré

Je vous avais jeté le scoop avant la sortie de la version anglaise du nouveau John le Carré, une formidable nouvelle que j’attendais depuis que l’Histoire nous revenait en boomerang. Avec ce retour de ces ennemis d’antan, d’avant la chute du Mur, ces peuples en marche vers un nationalisme toujours plus guerrier, John le Carré se devait de ramener au combat son vieux duo de la Guerre froide, George Smiley et son fidèle bras droit Peter Guillam.

 

Cette guerre froide est opposée à une guerre chaude qui a un nom, un visage, une voix, un corps, auxquels on pouvait se raccrocher : « noms solennellement martelés des soldats tombés au champ d’honneur, visages radieux des héros victorieux de retour au pays, voix graves des commentateurs déclamant des communiqués triomphalistes, corps inertes et corps convulsifs des victimes civiles.»
Percy Kemp

 

Rappelez-vous cette phrase de notre précédente discussion sur le maître de l’espionnage. Mettez-là dans le contexte géopolitique des derniers mois et vous comprendrez la démarche de ce nouveau roman, son meilleur de loin, et je vais vous expliquer pourquoi.

 

L'Héritage des espions de John le Carré

 

Une prouesse d’écriture

La prouesse d’écriture, d’abord. Vous n’avez jamais lu John le Carré ? Lisez l’Héritage des espions, vous en saurez autant que moi sur les aventures de George Smiley égrenées entre 1961 avec L’appel du mort et 1991 et son Voyageur secret. Je ne vous citerai pas tous les romans, mais mes préférés restent Les gens de Smiley, La taupe, Comme un collégien et le magnifique titre Le miroir aux espions dont vous ne pourrez que constater la proximité – une suite – avec L’héritage des espions.

En quelques pages – les premières sont ciselées autour de Peter Guillam – l’écrivain rappelle toute l’histoire de la traîtrise du directeur du Comité de pilotage inter-services de l’espionnage britannique. Smiley et ses hommes ont monté une opération pour découvrir le traître et son réseau : c’est l’opération Windfall. Petit effort de mémoire, revenez cinquante ans en arrière, rappelez-vous cette période au cours de laquelle la France n’avait aucun agent double… Seuls les Anglais et les Américains pouvaient trahir !

 


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L'Héritage des espions de John le Carré

 

Le monde a oublié les héros et les traîtres

C’est la grande cicatrice, culturelle, militaire, diplomatique, mais surtout de classe et de fraternité. L’histoire des agents doubles britanniques arrivés au sommet des hiérarchies a marqué John le Carré. Cette trahison d’amis, cette bande des cinq, appartenant à l’élite de Cambridge qui ont choisi de servir l’ennemi d’alors, hante son œuvre et ouvre dans ce nouveau roman une nouvelle dimension.

Mais le monde a changé. L’Histoire est passée. Tout le monde a oublié qui furent les traîtres et les héros. Il n’y a plus de mémoire précise de la frontière qui séparait les ennemis intérieurs et extérieurs. On ne pense plus Le Cirque, quand l’auguste immeuble dans la courbe de Cambridge Circus abritait l’Intelligence Service. « On est chez espionland-sur la Tamise ». On ne parle plus d’apprentis, mais de stagiaires. On n’enseigne plus les silhouettes à Sarrat, mais les techniques de dissimulation à l’aide de logiciels. Les mots ont un sens culturel et l’écrivain en joue pour nous replacer dans le contexte.

 

crédit : René Burri, West germany, West Berlin, 1957

 

L’héritage des espions, une fable sur la mémoire des peuples

L’héritage des espions est une fable sur la mémoire des peuples et, parce que le Carré (le toujours en minuscule !) use du roman d’espionnage comme d’un révélateur d’une société, des Services. Les anciens et les nouveaux parlent une langue différente. Ils sont devenus étrangers, car séparés d’une courte période, pourtant aussi longue que le temps d’une génération.

Mais à peine me suis-je assoupi que je me réveille, complètement sobre, cette fois-ci dans le Berlin-Ouest de l’an de grâce 1957.

John le Carré passe d’une époque à une autre sans nous fatiguer. Il nous fait comprendre ce qu’est la théorie quantique du maître-espion : ce n’est pas seulement le passé qui a conçu le présent, mais c’est aussi le présent qui peut changer le passé.

Nous voyageons à Berlin, ou en Pologne. J’y retrouve cette conversation avec Philip Kerr quand je l’avais rencontré au Salon de Paris après avoir chipé une carte d’accréditation.  « N’oubliez pas les odeurs ! ». Toutes ces sensations quand nous passions le check point vers l’Est.

 

 

Combler les vides de l’Histoire

Il calme sa vieille colère, contre lui-même aussi, de n’avoir pas compris l’infinie puissance du facteur humain. Il tente maintenant de combler les vides de l’Histoire, ceux des amitiés et ceux des haines et puis ceux de la zone grise, les plus nombreux, ceux de l’espionnage, dans lesquels il nous mène mot après mot. Ses vieux fantômes lui parlent à nouveau.

Les êtres qui ont été torturés forment une classe à part. On peut tout juste imaginer où ils sont allés, mais jamais ce qu’ils en ont rapporté.

Et George Smiley, me direz-vous ? Alors ? Patience.

 

L'Héritage des espions de John le Carré George Smiley is back

 

Du grand art

Nous retrouvons tous les protagonistes de ses romans, ceux qui sont revenus vivants, comme ceux qui sont restés à l’Est. John le Carré les aime, il désire à nouveau nous les présenter en leur ajoutant une couche d’histoire, de tendresse, de secret. Alec, le père de cet enfant qui cherche la vérité sur la mort de son père tombé en franchissant le Mur, Jim Prideaux, toujours cassé, par la Guerre froide, par l’amour aussi, le plus complexe parce que celui du traître qu’il tua. Il vit toujours dans sa caravane installée dans le « Creux », au cœur d’un pensionnat maintenant ouvert aux filles. Smiley est présent tout le long du livre. Il dirige tout, il manipule tout. Or, vous vous rendez compte qu’il apparaît seulement à la page 300, pull jaune et pantalon rouge. Il est de dos. Du grand art.

Stop. Je n’en dirai pas plus. Sauf que vous ne quitterez plus ce roman.

 

Oh England!  

 

L'Héritage des espions de John le Carré

 

Le mot de la fin , signé John le Carré

Mais, avant de vous laisser filer vers vos libraires, j’avoue que je ne vous ai pas tout raconté… Vous vous souvenez de ce « John le Carré ne prend aucun interview ! ». Oui, mais c’est avec David Cornwell, alias John le Carré, qu’il fallait parler…

Il y eut les hommages, notre reconnaissance envers celui qui a changé la langue du roman d’espionnage. Ces phrases de Percy Kemp (mais oui, Percy a écrit dans The Wooster Sauce, le magazine de la P.G. Wodehouse Society !). Et celles de Philip Kerr il va nous manquer  et puis ces autres auteurs du cercle Caron, cette assemblée si humble devant son écriture. Mais oui, Percy Kemp me fait l’honneur de préfacer mon prochain roman…

Il y eut surtout la mémoire, ce monde d’avant. Mon évocation du : « Mais, commandant Lefort! Avez-vous déjà tout oublié? Nous n’étions pas n’importe qui! Nous étions une frontière! À l’image de cette Porte de Brandebourg, de ce pont de Glienicke sur la route de Postdam! À l’image de tous ces symboles de cinquante années de Guerre froide marquées par des croix rouges sur les cartes d’État-major. Là, s’y échangeaient, en secret, les consciences des nations. D’un côté, l’Ouest et ses mirages. De l’autre, l’Est et ses maquillages. Au milieu, dérangeante, la limite floue de l’espionnage. »

Il y eut cette constatation du retour de l’Histoire et des peurs, le renforcement des Services et la soudaine découverte des politiques après des années de restriction  budgétaires. La science, l’électronique, ne sont rien sans le renseignement de terrain et ceux qui acceptent d’y perdre leur âme. Cet art divinatoire de l’écrivain qui casse par la fiction les barrières mentales de la réflexion géostratégique.

Il y eut enfin ma demande de conclure cette chronique par une seule réponse…

 

Patrick de Friberg : Le fait d’avoir eu raison avant tout le monde vous rassure ou vous inquiète sur la fin du fantasme de la paix éternelle dont nous avions rêvé après 1989?

David Cornwell (dit John le Carré) : « The question you ask is flattering, and I wish it were true.  

The fact is that liberal democracy has suffered a terrible defeat since 1989, to the point where wits are asking who actually won the Cold War:  Russia, who acquired criminalized capitalism, or America, who acquired George W Bush and Donald Trump?  I did not expect that the former Soviet Union would end up going, not forwards in history, but backwards.  I did not expect the United States to do the same, or the nations of Europe to catch the disease.  In none of that was I right.

 What reassures me?  The conviction that Europe, still the cradle of democracy and still the largest trading union in the world, will supply the moral balance that the United States after Trump will not be able to deliver for decades.

Hence my profound regret that Britain will not be sitting at the European table in order to take part in the essential resurgence.  What worries me is the overweening power of corporations and internet moguls and –  oh England!  – our own appalling tabloid press.

 Hope lies in the restoration of truth.  And despair is very close to what we are presently looking at ».

 

Donc tout ça, c’était pour l’Angleterre, alors ? Fut un temps, bien sûr. Mais l’Angleterre de qui ? L’Angleterre de quoi ? L’Angleterre isolée, citoyenne de nulle part ? (George Smiley).

 

Entretien et chronique de Patrick de Friberg

 

L’héritage des espions, John le Carré, édition du Seuil, 308 pages.

 

 

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