« La promesse d’Hector » de Percy Kemp

« Le vraisemblable est un piège que le mensonge tend à la vérité » Yvan Audouard

J’échange souvent avec Percy Kemp. Il me tient au courant de son actualité littéraire comme de ses réflexions quand il en a l’occasion. Rappelez-vous cet événement qui fit le tour de monde, depuis John Le Carré, jusqu’à feu Philip Kerr, les membres discrets du Cercle Caron et sans doute l’essentiel des Services œuvrant sur la planète : Percy Kemp me confia « « L’écrit dont je suis sans doute le plus fier ! Un article paru ce mois-ci dans The Wooster Sauce, le magazine de la P.G. Wodehouse Society ! On ne peut pas faire plus sérieux que cela. ».

Son humour est un habit de gentleman, de bon goût et toujours d’une facture sans défaut d’origine. Cet esthète du mot nimbe le romantisme de sa vision des conflits par un exotisme à la fois visionnaire et teinté de la nostalgie d’un passé magnifié.

Tout est dans cette Promesse d’Hector. Nous avions parlé ensemble il y déjà dix ans de sa vision de l’arrivée du drone dans l’art de la guerre. Je ne comprenais pas pourquoi la France refusait encore d’armer ses appareils sans pilote et lui s’offusquait de cette guerre à distance qui se profilait.

Vois-tu, lorsqu’après la disparition de son vieil adversaire de l’Est, l’Alliance s’en était allée en quête d’une nouvelle raison d’exister, elle avait fait mieux, beaucoup mieux que d’aller chercher un nouvel ennemi : elle avait trouvé une raison d’être qui pouvait parfaitement bien se passer de l’ennemi […].  Des virus s’attaquaient à des corps sains – corps qui pouvaient être arabes ou persans, russes ou afghans, turcs ou serbes, coréens ou européens, juifs, musulmans ou chrétiens, détruisant leur immunité. […] Notre mission consistait maintenant à les neutraliser. »

Présenté comme toujours dans une langue précise et cultivée, le récit que nous offre Kemp prend la forme d’une lettre écrite par un officier de cavalerie à son fils qui désire faire à son tour le choix des armes. Cette lettre raconte comment le narrateur a vécu depuis son adolescence la lecture de l’Iliade sans jamais dépasser le chant XXII qui décrit la mort d’Hector. Kemp explique tout en finesse que la défaite inéluctable d’Hector face à Achille,demi-dieu invincible, raconte la guerre, l’exploit qui théorise la valeur du combat comme un acte humain de libération : l’inverse de l’attentat-suicide, en fait, et tout le contraire de la destruction à distance. Qu’Hector, chef de guerre troyen, ait fait les mauvais choix stratégiques, qu’il soit en outre supporté par des dieux qui ne peuvent lui donner la victoire, rien pourtant n’efface l’acte héroïque que chante le poète. D’autant que le poète était grec et Hector troyen, c’est-à-dire un ennemi des Grecs.

Ce monologue, cette discussion intime plutôt, suit le chant d’Homère que Percy Kemp lit dans le texte en l’appliquant à la guerre contemporaine. Il explique comment, avec l’arrivée du cheval de Troie, ruse et machine de guerre, les dieux furent exclus des affaires de ce monde par les hommes qui leur tournèrent alors le dos. Il explique qu’ayant déplacé les dieux du centre de l’univers pour se mettre à leur place, l’homme se voit aujourd’hui à son tour déplacé, cette fois par le système, enfant de la nouvelle société numérique fondée sur les technologies de l’information. Nous découvrons que sa notion d’ennemi-virus devient l’expression de la déchéance d’une civilisation quand la vérité n’est plus que la conséquence de la cohérence : « Ce n’est pas parce qu’il est faux ou qu’il ment qu’on éradique un virus informatique, mais parce qu’il est impertinent. »

Ce glissement qui nous mène subrepticement de la quête de vérité vers un ardent désir de cohérence et un besoin fou de pertinence a un corollaire : nous sommes désormais jugés sur nos seules relations et communications, interprétées par le système en termes d’associations et sur nos seuls penchants et comportements interprétés par le système en termes d’antécédents. »

Petit précis de culture et de réflexions concentrées sur une centaine de pages, La Promesse d’Hector régalera ceux qui s’intéressent autant à l’histoire de la guerre qu’aux idées. Si je peux me permettre un petit conseil : lisez ce petit bijou en le plaçant dans une grille de compréhension kempienne. Le facteur humain reste déterminant et donne tout son sens aux données de l’équation historique, parce que lui seul peut changer encore le cours l’Histoire.

Percy Kemp :

Et ce facteur humain, Dieu sait à quel point nous en avons besoin aujourd’hui, alors que l’Occident hypertechnologique opte pour la synchronie aux dépens de la diachronie et s’enferme dans un Éternel Présent en consacrant par la même occasion son déclin. Mon narrateur écrit à son fils qu’ “À quel moment, je me le demande, notre déclin est-il devenu inéluctable ? Serait-ce […] lorsqu’au luxe nous avons préféré le confort […] et quand le moelleux de notre papier toilette fut devenu bien plus important à nos yeux que la qualité de notre papier à lettre ?

Il se peut, certes, qu’à l’instar de ces étoiles mortes, dont je te parlais plus tôt, je cherche par ce formalisme poussé à l’extrême et frisant la vanité à compenser par uncertain lustre mon manque évident d’existence. Comme il se peut que cette image idéalisée du guerrier, qui m’habite désormais soit chez moi un signe de désespoir.

Percy Kemp :

 C’est le désespoir du narrateur face à un monde familier qui disparaît et à des valeurs chéries, vidées de leur sens et foulées aux pieds. Mais c’est un espoir aussi : espoir dans les qualités humaines, qui ne sont ni acquises ni inculquées. Et c’est bien là, selon moi, le sens de la promesse d’Hector : la promesse que même quand tout ce que nous avons construit, amassé ou hérité — notre civilisation, notre pouvoir, nos richesses, nos biens, notre patrie même, notre Troie ! — cette promesse nous sera enlevée, nos qualités, elles, demeureront inaliénables parce qu’innées, à l’image du regard d’Homère sur Hector.

Je n’ai toujours pas fait mon deuil d’Hector. Aujourd’hui encore il m’arrive de revivre, comme si dans ma propre chair je l’avais vécue, sa mise à mort sous les murs de Troie. […] moqué par ses ennemis hilares puis traîné dans la poussière et emporté au loin par le char fumant d’Achille. »

 

Patrick de Friberg

 

Percy Kemp, La Promesse d’Hector, Les Belles lettres, avril 2018, 130 pages, 13,90 euros

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :