« Le Dictionnaire du renseignement »

Pour une fois, je me suis posé sur un texte sans en chercher un entretien amical avec ses auteurs, tant l’œuvre est à classer dans ces originaux qui deviennent un passage obligé d’une bibliothèque.

Il y a déjà la somme qui surprend, près de neuf cents pages d’articles intelligemment rangés par ordre alphabétique (c’est un dictionnaire !) mais avec le choix subjectif de la direction d’un préfet et d’un universitaire, mélange rare dans cette galaxie des sachants en renseignement, et je ne parlerai pas de ces experts nobélisables qui encombrent la scène médiatique après chaque attentat.

L’écrivain que je suis se sert avec humilité des affaires d’espionnage comme révélateur de l’Histoire, seule frontière entre des mondes antagonistes.

Ce dictionnaire du renseignement publié par Perrin permettra un exercice que je ne m’autorisais pas, celui de piocher sur des réalités passées remises en perspective par l’actualité, ces doctrines et ces bouleversements géostratégiques qui entraînent de nouvelles normes, des révolutions au sein des Services.

Le livre se lit comme un roman de nouvelles. Vous choisissez au hasard et vous laissez emporter lettre après lettre.

J’aurais aimé commencer par « a comme agent », qui suit celui de « a comme académie du renseignement », conclu par un brillant « fruit d’une volonté politique, cette jeune institution semble donc répondre à un réel besoin » quelque peu péremptoire.

Je suis vite passé aux pages « clubs » — en haut de ma liste d’articles préférés —, écrit par Jérôme Poirot. Elles décrivent les moyens et les lieux que trouvent les alliés ou les ennemis pour se rencontrer.

Vous lirez celui sur les institutions européennes — ce nid d’espion —, comme ceux des mises en place des coordinations internationales contre le terrorisme, les notions de contre-ingérence-prolifération-terrorisme, et puis cet intéressant « commission church », sans oublier cette savante réflexion sur le « lanceur d’alerte », traître ou héros.

C’est donc un véritable coup de cœur que je vous livre ici, fruit d’une coopération d’une vingtaine d’experts et d’universitaires, arrangé intelligemment pour que la lecture en soit confortable.

J’ai un petit regret concernant l’article signé par Laurence Berody sur « le roman d’espionnage ». Ni Volkoff — décrypteur en 1984 des doctrines de résonance et de désinformation et Grand prix de l’Académie française avec le Montage — ni Kemp, créateur du cercle Caron — assemblée des auteurs d’espionnages — ne sont cités. Pas même DOA, le meilleur vendeur du genre depuis une poignée d’années. Gérard de Villiers devient l’unique auteur contemporain du genre en France. À lire les références choisies, je tombe encore (c’est souvent le cas chez les universitaires) sur le Bleton (signé en 1994 !) et pire, ce damné Veraldi que nous sortent les doctorants à tous les colloques : mesdames, messieurs, 1983 est une date suffisamment éloignée, pour jeter ce vénérable PUF et l’occasion de filer chez votre libraire, pour lui demander de lire les auteurs d’aujourd’hui…

Je parlais déjà de ces manques en révélant le scoop du retour de George Smiley par John Le Carré, ici.

À ce sujet, je ne comprends pas pourquoi le « Détectionnaire », formidable travail de plus de mille pages du critique canadien Norbert Spehner sur le roman policier (et d’espionnage) n’est jamais utilisé ni cité par les auteurs étudiant le sujet.

Ceci dit par mon humeur d’écrivain pointilleux, qui fait de ce courageux travail un coup de coeur qui faiblit de temps en temps, peut-être faute de relectures, foncez acheter ce Dictionnaire du renseignement publié ce mois-ci chez Perrin et gardez-le dans votre bibliothèque à portée de la main et de la gourmandise des yeux.

 

 

Patrick de Friberg

 

Sous la direction de Hugues Moutouh et Jérôme Poirot, Dictionnaire du renseignement, Perrin, mars 2018, 848 pages, 29 euros

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