Alexandre de Marenches, légende des services secrets français

Dezinformatsiya

Que nous reste-t-il, pour ma génération, d’Alexandre de Marenches, me disais-je ce matin après avoir refermé la dernière page du colossal document de Jean-Christophe Notin, Le Maître du secret ?

Quel souvenir, marque particulière, doctrine ?

Pour ma part, une brève rencontre au Berkeley en compagnie de Vladimir Volkoff, mais « monsieur le Comte » avait quitté le SDECE depuis quelques années, après 11 années de bons et loyaux services. Pourtant, ils parlaient, tels des complices. Ils se réjouissaient de leur projet d’un grand livre français sur la désinformation et le KGB en France. Ils avaient une vie derrière eux, j’avais moins de trente ans.

Bien entendu, j’avais lu Le Montage, ce roman paru quelques mois après la démission du Directeur général du SDECE. Couronné par le Grand prix de l’Académie française, ce fut un best-seller de librairie, traduit dans une dizaine de langues. Avaient-ils parlé ensemble du manuscrit avant sa parution ?

Tout le temps de la lecture du livre de Notin me ramenait à cette vieille amitié…

Les deux hommes ne se ressemblaient pas physiquement, mais possédaient tous les deux comme un gène particulier, la même phobie, la même obsession, celle de la guerre contre la pieuvre communiste, qu’elle soit soviétique, maoïste ou autre. Cette guerre de projets pour mener ou détruire l’humanité, cette lutte de pouvoirs opposant des puissances rivales usant de tous les non-droits internationaux, une guerre, enfin, de l’espionnage et de la désinformation.

Le Comte

La lecture du Maître du secret m’a passionné, parce que son auteur réalise un travail où peu de biographes se hasardent : percer l’âme d’une génération. C’est pour cela que j’ai rapproché Volkoff/Marenches, ces aristocrates liés par cette culture de l’Après-guerre et de la Guerre froide. Nés à dix ans d’intervalle, morts au même âge, ils représentaient le monde d’avant nous, ce qui explique pourquoi ils furent si imperméables à nos remarques sur le monde qui changeait.

J’ai raconté dans Nous étions une frontière cette réunion des chefs de postes à Berlin où aucun ne savait que le Mur tomberait quelques jours plus tard.

Pas même Marenches nous apprend Notin.

 

Le Président américain Ronald Reagan et Alexandre de Marenches dans le Bureau ovale de la Maison Blanche

 

L’auteur nous explique que, pourtant, il a aimé sa Maison, y a accompli de belles opérations et son départ s’accompagne d’une nostalgie qui lui fait retrouver ses anciens chefs de service pour leur expliquer comment changer l’Histoire, et surtout pour faire la sienne.

C’est peut-être ce Marenches-là que j’aime, sa faconde, sa grandeur, son humour d’un autre âge. Plus que cette image de l’homme de l’ombre qu’il ne fut jamais.

Que nous reste-t-il donc du Comte Alexandre de Marenches ? Une légende, créée par lui-même d’abord, mais aussi par les soixante-dix ans qu’il a traversés. Un véritable personnage de roman porté par son nom, sa fortune et son génie du réseautage. Sa seule ambition ? Se porter au niveau des plus grands, égaler son père peut-être, en aucun cas révolutionner et régner sur un Service si peu en odeur de sainteté à l’époque où il en prit la direction.

Beaucoup, comme moi, avaient été déçus par Dans le Secret des princes, cette autobiographie qui sonnait faux et ringardisait le personnage sur les plateaux. Plus nombreux encore, ceux qui avaient été amusés en 1988 par son atlas et ses grandes flèches révélant les chemins empruntés par l’URSS pour traverser des continents entiers, alors que nous savions pourtant l’Ours exsangue, incapable de soutenir une révolution en Pologne, à Berlin ou Prague. Il suffisait d’une soirée étudiante, à Berlin ou à Moscou pour comprendre. J’expliquais aussi cela à Volkoff, mais ils n’écoutaient pas. Leur combat était éternel, une religion.

C’est donc autre chose que nous révèle Notin. Bien plus important. Au fil des pages de ce monument de recherches et de découvertes, de recoupements d’enquêteur chevronné, ainsi que de tant de clarifications, le Maître du secret se révèle, truculent, génie bonhomme de la poignée de main entre puissants.

Lui, qui appartient à la même caste, les laisse imaginer que son nom est chargé d’un héritage de mille ans d’histoire et de complots dénoués entre gens d’un même rang.

 

Alexandre de Marenches

 

Une seule légende ?

Si je devais poser une seule question, je choisirais celle-ci : qu’était le SDECE quand Marenches en a pris le contrôle et qu’est-il devenu une décennie plus tard ? Comment étaient menées les opérations spéciales avant et après son passage ? La réponse renforce la légende du Maître du secret, quand Notin rappelle que sur la même période la CIA a vu son budget passer de plus d’un milliard de dollars à moins de cent millions en même temps que les effectifs du KGB étaient multipliés par dix !

Marenches a déjà géré l’héritage de la Résistance, des anciens du BCRA ou des FTP. Les luttes sanglantes en interne entre résistants de l’Angleterre et combattants de France et des colonies, « gaullistes non pratiquants ».

C’est la prouesse de ce livre de près de six cents pages que de nous raconter ces onze années, sans oublier de commenter la jeunesse marquée par la guerre et cet amateurisme cultivé qui fit de Marenches un vrai chef.

Toute la richesse de ce document qui, plus qu’un coup de cœur impose d’y revenir souvent pour l’approfondir, c’est d’être fabriqué grâce à ce coup du sort que vous jalouserez tout au long de la lecture :

 

et puis soudain, sur la droite, une découverte incroyable, au sous-sol de cette maison perdue et sans cachet, une chambre forte ! L’accès à la cave était barré par une porte blindée qui ne dépareillerait pas dans un couloir de l’actuelle DGSE. […] Sous cette voûte tapissée de toiles d’araignée, toute la vie d’un homme somnolait. […] Tout y était. »

 

L’homme seul.

Une dernière anecdote me revient, elle pourrait servir de conclusion à mes sentiments envers l’homme que décrit Jean-Christophe Notin.

Nous discutions, lors de notre dernière soirée au Saint James de cette série que je désirais écrire autour d’un Directeur général de la DGSE. J’avais en tête un personnage particulier, que je connaissais plus que le Marenches qu’il avait côtoyé. Volkoff était encore furieux d’être l’objet d’une enquête de la Boîte sur ses rapports avec les orthodoxes serbes, insinuation pour lui qu’il pourrait trahir son pays. À ma question sur le personnage de mon général Carignac, Volkoff me répondit : « Vous cherchez un solitaire ! Il ne pourra être celui-ci, c’est un homme trop seul pour faire partie d’une saga. »

 

Jean-Christophe Notin

 

Entretien avec Jean-Christophe Notin

 

On vous sait spécialiste des recherches historiques, des affaires militaires, avec une certaine appétence pour le Renseignement. La découverte de ces carnets et de la documentation de la chambre forte de la cave des Marenches, en plus de ce travail de titan, a-t-elle changé votre vision de l’Histoire ?

Je vais parler comme les militaires : sur le plan stratégique, ces recherches ne m’ont guère appris ; mais sur le plan tactique, je n’ai fait qu’aller de découverte en découverte ! Toute importante la place du SDECE (ex-DGSE) fut-elle en effet dans les IVe et Ve République, Marenches n’avait pas suffisamment d’influence pour peser véritablement sur la marche du monde. C’est un fantasme, qui a la peau très dure, que de croire que les services de renseignement, français comme américain, israélien ou russe, sont à la charnière de tout et décident tout. De 1970 à 1981, Marenches dirige donc le SDECE en pleine guerre froide — « il n’y a qu’à Moscou où on parle de “détente” », disait-il — et les ressorts en sont connus. En revanche, la chambre forte que vous mentionnez a été pour moi une caverne d’Ali Baba en ce qui concerne la participation, je dirais quotidienne, du SDECE à la guerre souterraine contre l’URSS : j’ai dorénavant une autre lecture des bouleversements ayant par exemple affecté l’Angola, le Tchad, la Centrafrique, la guerre du Maroc contre le Polisario, les conflits au Liban, la révolution iranienne, l’Irak, l’Afghanistan… Disons que ce livre permet de lire l’Histoire avec de nouvelles lunettes…

 

 

Alexandre de Marenches dans la foule avec Jacques Chaban-Delmas et du Président Georges Pompidou

 

 

Vous aviez l’intention de rédiger la biographie d’un personnage, pour la plupart de nos concitoyens, totalement oublié, et vous livrez quarante ans d’histoire à votre éditeur. Marenches vous a-t-il convaincu qu’il avait participé à modeler son temps, ainsi qu’il voulait le faire accroire dans le Secret des Princes ?

Marenches n’était pas forcément pétri de modestie… Une fois encore, le patron du service de renseignement français ne peut avoir la prétention de changer à lui seul le cours de l’Histoire. Ce que Marenches a incontestablement remodelé, c’est avant tout le SDECE, qui était en lambeaux à sa prise de fonction. Il l’a épuré, retapé, rationnalisé. Plus que tout, il l’a sorti des cuisines politiciennes où il avait tendance à trop traîner pour le focaliser sur les seuls et vrais grands enjeux internationaux. Son obsession anti-communiste — on peut parler même de paranoïa — a beaucoup fait jaser à l’époque ; c’était de fait une grille de lecture par trop caricaturale. Mais elle eut l’intérêt de recentrer le SDECE sur la principale mission qui est la sienne aujourd’hui, une lecture géopolitique du monde, de le rehausser d’un niveau en quelque sorte. Les notes du SDECE ont gagné en qualité et même si elles ont pâti en France du mépris avec lequel les autorités considéraient le service, elles étaient appréciées à l’étranger. Quel directeur général avant lui a pu se flatter de voir la CIA débarquer dans son bureau pour se voir demander en urgence son avis sur une situation jugée inextricable… ? Point plus négatif : Marenches a été un des pères — et non pas « le » comme certains l’avancent – de l’invention du rempart islamique contre l’expansion du communisme. Le communisme a bien été défait, mais on sait ce qu’il est advenu du soutien au djihadisme mondialisé…

 

Nous avons une si courte mémoire, qui nous empêche trop souvent de percevoir ces retours de l’Histoire, ainsi que nous les vivons ces derniers jours en Europe de l’Est ou en mer de Chine, aux USA ou chez nous.

L’obsession du grand complot soviétique, la désinformation, la Guerre froide, la force hors droit international : Marenches aurait-il eu sa place aujourd’hui pour expliquer le retour des grandes puissances rivales ?

Marenches est un pur produit du XXe siècle. Il naît un an avant l’URSS et meurt trois ans après sa dissolution. Tout, jusque dans sa vie la plus intime, passait par le tamis de l’anticommunisme. Cela dépassait chez lui le stade de la réflexion, c’était une religion : à quelques mois de sa mort, il pensait encore que la chute du Mur était réversible et que le communisme triompherait à nouveau. Pour autant, certaines de ses analyses sont stupéfiantes de modernité. La désinformation actuelle de la Russie sur la Syrie ou l’Europe de l’Est est tout droit inspirée de celle pratiquée par feu l’URSS – il est vrai que les anciens du KGB trustent les leviers de pouvoir… La théorie des mers chaudes, autre obsession de Marenches, trouve des concrétisations flagrantes avec la Crimée et la Syrie. D’un autre côté, Marenches, mais comme beaucoup, est totalement passé à côté de la montée en puissance du fondamentalisme musulman. Il ne prédisait ainsi aucun avenir aux ayatollahs en Iran et ne vit dans l’assaut des lieux saints de La Mecque qu’un complot ourdi par les communistes… En résumé, par son histoire personnelle, par sa carrure, par son intelligence, Marenches était de ceux qui voyaient très loin au-delà des frontières nationales et du temps présent, il incitait donc à penser la place de la France en termes de grands équilibres, mais le détail lui échappait quelque peu…

 

Alexandre Marenches (à gauche), à côté du Général Juin, et du Général Patton (au centre)

 

 

Une question très personnelle, mais passionnante, dont quelques mots sont laissés à la fin de votre livre : avez-vous trouvé dans les carnets des années 80 et 81, une référence confirmant une anecdote que m’a raconté Vladimir Volkoff :  Alexandre de Marenches – et le SDECE – l’aurait aidé à mettre en place le scénario du Montage, dont le succès devait surtout montrer à la population la plus large, la force de la mainmise du KGB en France ?

Ce dont j’ai trouvé trace, c’est de l’excellence de la relation entre Marenches et Volkoff. Celle-ci est née au moment où le premier, et le SDECE derrière, ont commencé à prendre vraiment conscience du pouvoir d’influence considérable des médias, au sens large. Cette prise de conscience a été tardive : longtemps, les services français n’ont eu pour la presse que suspicion.  Marenches le premier n’y voyait qu’un foyer de gauchistes, manipulés plus ou moins directement par Moscou. Il interdisait donc tout contact à ses troupes avec les journalistes, lui-même se réservant seulement la possibilité de recevoir quelques grands noms, comme Jean d’Ormesson ou Claude Imbert. Or cela faisait longtemps que la CIA, elle, avait saisi tout ce que les médias, le cinéma surtout, pouvaient lui apporter en termes de renommée, et donc d’efficacité sur le terrain. Les services sont incontestablement le royaume de Machiavel : le plus important n’est peut-être pas qu’ils aient des capacités d’action sans limite, mais que l’opinion publique mondiale puisse le croire. L’effet est indéniable : le grand public a une vision très romanesque des services ; Jason Bourne a terrassé George Smiley ! Marenches, lui, n’avait pas vraiment fait son choix entre les deux. D’un côté, oui, il a fortement irrigué la réflexion de Volkoff pour Le Montage, au gré de nombreuses discussions pour lesquelles il déléguait souvent un des hauts responsables du SDECE. Il avait compris que la fiction serait une arme pour dénoncer l’influence du KGB en Europe. Mais de l’autre, il a aussi alimenté les SAS de Gérard de Villiers…. C’était ça, Marenches, un personnage vraiment fascinant, à multiples facettes, où le visionnaire pouvait en permanence côtoyer le fantasque…

 

Chronique et entretien par Patrick de Friberg

 

Jean-Christophe Notin, Le Maître du secret. Alexandre de Marenches, légende des services secrets français, Taillandier, mars 2018, 554 pages, 20,90 euros

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