« Le Manufacturier » le polar a trouvé son maître : Mattias Köping

Vous pensiez avoir tout lu avec Les Démoniaques de Mattias Köping, le pire de l’humanité et une construction hors normes ? Ouvrez son deuxième roman, Le Manufacturier, et perdez à jamais toute forme d’espoir en l’Homme, mais admirez son talent à nul autre pareil pour creuser toujours plus profond dans l’abjection. De l’âme humaine, par un maitre narrateur.

 

 

Dans les profondeurs les plus reculées du Darknet, parmi les pires engeances qui propose ce que les malades vont imaginer de plus sale pour assouvir leurs pulsions, se cache une antre démoniaque, ou pour quelques bitcoins vous pouvez assister à des meurtres particulièrement violents, des tortures très compliquées, le vice qui s’étale nu. Le frontispice est compliqué de symboles, mais on ne s’y attarde guère, on plonge avec délice et envie dans les entrailles du mal. Ce lieu, c’est celui du Manufacturier, un informaticien génial que ne parvient à coincer aucune polices. Son vice : torturer gratuitement hommes, femmes, enfants… Gratuitement ?

 

A la surface, l’air n’est pas beaucoup plus respirable…

 

Au Havre, deux bandes de dealers s’affrontent pour le territoire, maltraitent leurs putes, leurs soldats, les balances. Pourris pour pourris, les flics en face ne sont guère mieux, pris par leurs petites guerre intestines. Mais l’un d’eux survole de sa noirceur tout le monde, radicale, un costaux, chauve et teigneux, aussi irrespectueux que violent mais surtout tellement doué !

 

C’était génialement tordu ! Radiche adorait ce monde cynique et malsain, à l’image du prêtre qui confesse pour ses péchés le petit enfant qu’il vient juste d’enculer. Il adorait ça, oui… Quelle créature que l’homme, nom de Dieu ! »

 

Pendant que se développe l’intrigue locale, Mattias Köping accroche son roman aux horreurs de la guerre en ex-Yougoslavie. Entre 1990 et 1995, un véritable nettoyage ethnique à deux heures de Paris ! Après l’effondrement de la république Yougoslave, les anciennes provinces retrouvent vite leurs antagonismes ancestraux et des haines contenues jusqu’alors explosent. Les armées régulières s’affrontent, mais des milices se glissent pour faire le sale boulot, voler et violer, assouvir librement leurs pulsions barbares.

 

Les mêmes ordures fanatiques, sous des bannières différentes, tous avec de grands principes pour justifier leurs horreurs et maquiller leurs forfaits. Et les peuples imbéciles de les suivre en bêlant, moutons qui méritaient finalement le carnage qu’ils appelaient de leurs vœux. Tous ces pourris qui précipitaient le pays dans la guerre civile… »

 

Ce passé peut-il être moteur des crimes qui servent à nourrir les productions du Manufacturier ? Le présent en France peut-il avoir pour origine ce passé terrible ? Quel est le lien entre tous ces personnages et pourquoi franchir les portes de l’enfer du darknet pour résoudre un conflit vieux de plusieurs dizaines d’années ? Et quel rapport avec cette frêle figure d’enquêtrice serbe qui chasse les criminels de guerre, et par les yeux de laquelle le pire, c’est-à-dire le réel, s’étale dans un art du récit maîtrisé d’autant plus que la documentation est colossale ?

 

L’intelligence de Köping, ce danseur sur un fil, dans le noir, est de conserver l’équilibre alors que de chaque côté se trouve l’inhumain. Quel que soit le camp auquel il donne la parole, il y a le mal. Les Croates sont des victimes, oui, mais aussi les bourreaux de civils serbes qui subiront les mêmes atrocités. Les flics sont des pourris entre eux (pour des places, des médailles, des secrets d’alcôves ministériels à ne pas ébruiter) et peut-être aussi pourris, tout simplement…

 

Au milieu de tous ces crimes, il y a un homme, qui vit avec ses traumatismes, ses cauchemars, qui s’occupe de son pépé mourant, qui ne fait de mal à personne mais semble bien être le point central de tout les fils que Mattias Köping tisse avec maestria.

 

Que tout espoir vous quitte

 

Tout est noirceur, nul espoir ne peut sourdre d’un roman de Köping, et si vous estimez — comme moi ! — d’avoir été violé dans vos espoirs de lecteur par la fin des Démoniaques, dites vous que, comparé à ce qui vous attend avec Le Manufacturier, ce n’était que caresses de timides adolescentes effarouchées. Car ce mal dans lequel il semble se vautrer à l’envie, il ne l’expurge pas, au contraire il le démultiplie, l’inclus dans une histoire plus vaste et aux ramifications plus nombreuses, comme un puzzle de crimes tous plus écœurants les uns que les autres et dont la dernière pièce posée permettra de reconnaître le visage même du mal. Car du combat que l’on devine se dessiner en grand final au fil de la lecture, on ne comprend qu’une chose, c’est qu’il oppose deux forces noires et incontrôlables. Mais si vous attendiez à ce que justice soit faite…

Le Manufacturier est un maître livre, un monstre terrible qui vous hantera longtemps. Et vous aimerez ça !

 

 

Loïc Di Stefano

 

Mattias Köping, Le Manufacturier, Ring, octobre 2018, 549 pages, 21,90 euros

 

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