La légende de Starfix

L’ouvrage Le Cinéma de Starfix, souvenirs du futur est sorti il y a plus d’un an et n’est donc plus d’actualité. Cependant, dans la catégorie beau livre de cinéma, il pourrait bien devenir un classique des rayonnages de Noël, au même titre que le Hitchcock/Truffaut ou le Kubrick de Michel Ciment. Avis donc aux retardataires ou aux nouveaux cinéphiles qui voudraient comprendre le culte dont cette revue a fait l’objet.

 

La légende de Starfix, un superbe monolithe noir

Pour rappel, Le Cinéma de Starfix est un luxueux volume en forme de monolithe noir composé essentiellement de deux parties. Tout d’abord une compilation des meilleurs articles de la revue, de sa création en février 1983 à son apogée commercial en septembre 1985 (numéro Mad Max 3) ; puis ensuite une série d’articles sur le cinéma d’aujourd’hui par la même équipe (Christophe Gans, Doug Headline, Nicolas Boukhrief, Frédéric Albert Lévy, François Cognard, Hélène Merrick, Matthias Sanderson, Christophe Lemaire), qui s’est reformée pour l’occasion. En prenant l’option du beau livre, l’éditeur Hors Collection a voulu recréer le plaisir visuel (le fameux dynamisme graphique de la maquettiste Paola Boileau) et tactile (la qualité du papier) que représentait, pour les fans, la parution de chaque nouveau numéro. Une époque excitante où régnait encore une relative insouciance : Cabu et Wolinski n’étaient pas encore morts sous la mitraille et il y avait une ébullition créative (certes, pas toujours de bon goût) dans toutes les sphères culturelles (BD, cinéma, pub, musique, clip…). Même Kurosawa et Fellini étaient encore là, au sommet. C’est tout dire ! En réalité, ce fut, pour les créatifs de tous bords, la dernière période « artisanale » (comme le démontre, dans la préface du livre, Mathieu Kassovitz), avant l’arrivée de la facilité numérique et de sa froideur…

 

Couvertures du magazines Starfix

 

De belles plumes cinéphiles

Mais trêve de nostalgie, car Starfix, c’est bien plus que cela. C’est avant tout une équipe de cinéphiles extraordinaires, de vraies grandes plumes du 7e Art qui, par un heureux alignement des planètes, se sont retrouvés au sein de la même rédaction. Chacun avait (et a toujours, comme le prouve la seconde partie) son style et ses marottes : Gans, c’est la faconde hugolienne appliquée à Argento, Romero, Carpenter, Hitchcock, De Palma, Cimino, Spielberg ou Ridley Scott, un obsédé de la caméra qui, à l’époque, brûle déjà d’être « de l’autre côté » ; Headline, c’est l’enthousiasme du bédéphile et du journaliste rock pour l’héroïsme viril, avec Humphrey Bogart et Clint Eastwood en ligne de mire ; Boukhrief, c’est la passion dostoïevskienne pour les déchirements de l’âme, un moraliste analysant en profondeur les personnages malheureux de Coppola, Zulawski ou Friedkin (1) ; FAL, c’est la dialectique professorale et la pensée de l’honnête homme (au sens du XVIIe siècle), un journaliste-enseignant préférant réfléchir à la noble réussite d’une entreprise collective (les James Bond et les productions Disney), plutôt qu’à celle d’un Auteur consacré (exceptions : Allen et Chabrol, pour leur modestie et leur auto-dérision ; Weir et Hudson, pour leur spiritualité et leur discrétion) ;  Cognard, c’est une écriture ciselée, entre formules argotiques et amour du concret, bouclier parfait pour défendre la série B ou Z, mais aussi des auteurs quelque peu méprisés à l’époque, comme Verhoeven et Cameron ; Merrick, c’est une douce mélancolie, une discrète érudition, portant son regard sur le Hollywood de l’âge d’or, la comédie italienne ou le héros d’action américain ; Sanderson, c’est le pur journaliste chic et choc des eighties, dynamique, adepte du clip, électron libre ayant réussi à diriger un journal dans le journal (le Daily Planet); Lemaire, enfin, c’est tout simplement une écriture absurde d’une inventivité hors du commun (les délires de Robert Paimboeuf, c’est lui), le seul journaliste français qui ose commencer la critique d’un film (La Bête de guerre de Kevin Reynolds, en l’occurrence) par cette accroche iconoclaste : « Quel Bonheur ! Après des mois et des mois de désolation cinématographique, de films français pouilleux dont on ne se fatigue même plus à lire les titres en entier… ».  Un esprit potache certes, mais aussi un esprit de corps, qui résume à lui seul la vraie profession de foi et la vraie singularité de Starfix : tous soudés contre l’académisme ! En effet, ce n’est pas à Première, à Positif ou aux Cahiers qu’on aurait pu lire, à l’époque (et même aujourd’hui), ce genre de phrase libératrice. Le Mad Movies de Jean-Pierre Putters possédait bien cet esprit potache « entre potes », mais il ne s’appliquait qu’au cinéma fantastique.

 

Starfix et cie…

Pour être parfaitement équitable, il faut préciser que, contrairement à ce que dit la légende, les membres de Starfix n’étaient pas les seuls, à l’époque, à défendre Cronenberg, Romero, Dante, Cameron ou Carpenter. Cinéma de genre oblige, Mad Movies et L’Ecran Fantastique défendaient eux aussi tous ces auteurs, leur consacrant de longues critiques et interviews. De même, Les Cahiers du cinéma avaient déjà longuement interviewé Cimino, Carpenter et De Palma, dès 1982 ; la revue Positif avait publié une étude sur Blade Runner et Legend, sans parler de Boorman, « chasse-gardée » de Michel Ciment. Enfin, des films comme Greystoke ou Highlander n’avaient pas attendu Starfix pour être encensés, Première aussi était passé par là.

 

Une politique des auteurs affirmée

En revanche, et cela il faut le crier haut et fort, seul Starfix a pratiqué une politique des auteurs aussi passionnée et systématique sur tous ces cinéastes : aucune revue n’a consacré deux numéros et plusieurs articles à Videodrome et Dead Zone, Scarface et Body Double, Prince des ténèbres et Invasion Los Angeles, La Chair et le sang et Robocop, Witness et Mosquito Coast, Blood Simple et Arizona Junior, Police Fédérale Los Angeles et Le Sang du châtiment, La Couleur pourpre et Empire du soleil, Predator et Piège de cristal Et aucune revue n’a fait campagne comme Starfix pour diffuser en France les premiers films de Paul Verhoeven (2) ou les raretés de Friedkin. Autant d’œuvres qui sont devenues des classiques et qui constituent non seulement le « fonds » des éditeurs vidéo actuels, mais aussi celui des programmateurs de la Cinémathèque ou d’Arte. Car Starfix avait raison.

Peu importe, dès lors, que la revue soit morte en 1991 ; les Starfixiens, eux, sont toujours vivants. Et leurs disciples, quadragénaires, sont dans la place.

 

Claude Monnier

 

Le Cinéma de Starfix, souvenirs du futur, rédacteur en chef : Frédéric Albert Lévy, directrice éditoriale : Isabelle Lerein, Hors Collection, 2016, 318 pages, 32 euros

 

(1) Heureusement, le viril colonel Kurtz surveillait de très près ce comportement décadent…

(2) Je suppose que Cognard a dû ricaner lorsqu’il a vu Les Cahiers du cinéma afficher fièrement Verhoeven sur leur couverture… en 2016 !

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