Norbert Spehner le détectionnaire et les tailleurs de mots

Les tailleurs de mots…

Il y avait eu Voutch pour commencer. Nous avons parlé presque deux heures, beaucoup ri, échangé sur l’édition et les lecteurs, notre artisanat de tailleurs de mots.

Michel Jean m’a conquis avec son Tsunamis, nous nous sommes fait la réflexion que nous avions hâte de nous lire à nouveau. Les lectures sont aussi des rencontres.

Hubert Maury nous a transmis son respect pour les reporters, ses amis. Il a remarquablement transcrit par ses dessins l’âme d’un pays en guerre.

John Le Carré expliqua son écriture et nous apprit que George Smiley reviendrait bientôt. Il reste le maître incontestable d’une littérature qui se veut le témoignage de cinquante ans d’histoire.

Percy Kemp, installé en Turquie, avec son humour habituel et la finesse de son art, nous transmit en exclusivité son joli et amusant texte, événement qui fit le tour du monde des écrivains avec le maintenant célèbre « comment ? Percy Kemp a écrit dans le Wooster Sauce, le journal de la P.G Woodehouse society ? ».

 Philip Kerr quant à lui livra son amour de l’histoire et cette certitude que la Guerre froide n’est pas morte, que le gris du roman d’espionnage, ni bien, ni mal, juste une frontière, est un marqueur de l’humanité.

Le Mal, justement. Je voulais que Maud Tabachnik nous en parle, elle qui le décortique, le pèse par les phrases depuis tant de romans. Elle le fit avec cette gentillesse qui éclaire les salons de littérature, sourire ironique sur le coin des lèvres, jamais blasé, juste celui d’une combattante qui veut transmettre.

C’est Gerald Seymour, « thriller de l’année », selon les critiques anglais qui termina mes entretiens après la lecture de son En marche vers la mort. Auteur de romans d’espionnage spécialisés dans le terrorisme islamique, il a bien voulu me parler aussi d’histoire, de guerre et d’espérance, depuis cette terrible idée qu’un homme peut être choisi pour mourir par sa seule belle démarche.

Cela fait des heures d’entretiens et d’écriture, me direz-vous, mais un entre-deux de manuscrits qui tombait bien, l’un déjà envoyé aux éditeurs, l’autre en maturation de négritude, donc de nécessité absolue d’oublier son style, ses réflexes pour emprunter bientôt ceux d’une autre.

Le point final était posé, mais il manquait une jambe à mon édifice, l’aspect peut-être le plus intéressant de ce « à bout touchant » dont les multiples significations éclairent mon envie de chroniquer : pas la seule vision des écrivains que je côtoie, mais aussi celle des lecteurs qui me touchent par leur appétit de lire.

Un homme seul pouvait incarner cela. Peut-être le plus fameux d’entre tous, le critique Norbert Spehner.

Après vingt ans de critiques et de lectures, il a eu entre les mains une grande partie de nos livres, lu la plupart, chroniqué des milliers, aimé, détesté, rencontré les auteurs et gardé des amitiés. Il nous connaît si bien, nos mots sont aussi une confession qu’il garde pour lui.

Je me souviens de plusieurs futures vedettes qu’il a détectées, le flair d’un détective qui estime le texte pour le noter.

Sa connaissance est encyclopédique et il en fit le Détectionnaire que je vous recommande.

Je vous livre donc mon entretien avec lui, depuis sa cabane canadienne, rayonnages surchargés de livres et grand bureau derrière lequel la moustache célèbre vibre d’humour et d’anecdotes.

Je n’ai jamais critiqué, chroniqué, commenté un livre que je n’ai pas lu

Entretien avec Norbert Spehner

Il y a un lecteur boulimique derrière le critique. Vous lisez combien de livres par semaine ? Vous les terminez tous ou laissez-vous tomber – en secret – la plupart ?

En moyenne, je lis une centaine de romans pas an, dont une majorité de polars. Au moment où j’écris ces lignes, j’en suis à 84 pour l’année 2017. À cela s’ajoutent quelques essais, de rares bandes dessinées et des zillions de revues et magazines en français, et en anglais sur toute sorte de sujets. Dans le temps, avant l’apparition des briques indigestes de 1000 pages et des trilogies envahissantes, je me forçais à terminer tous les livres que je commençais. Les plus mauvais passaient à la moulinette critique sans état d’âme. Maintenant, si au bout d’une cinquantaine de pages, je ne suis pas « hameçonné », je laisse tomber, sans remords. Mais je n’ai jamais critiqué, chroniqué, commenté un livre que je n’avais pas lu et vu le peu d’espace éditorial disponible, je ne retiens plus que les meilleurs.

 

Spécialisé dans le polar et la science-fiction, vous avez expliqué bien des fois aux lecteurs et — aux auteurs aussi ! – les genres et les manières d’écrire, avec parfois une certaine animosité pour les modes, entre autres celle du tueur en série. Finalement, avez-vous une préférence ? 

Dans les années 70-80, on me considérait comme un « spécialiste » de la science-fiction et du fantastique, alors qu’aujourd’hui on m’identifie surtout au roman policier. En réalité, si mon statut de critique/chroniqueur qui collabore à divers journaux et revues m’oblige à surtout lire des polars (histoire de suivre le fil de l’actualité), mes goûts sont beaucoup plus variés. J’ai encore un faible pour le fantastique (classique, gothique, Dracula est mon roman fétiche) et je suis un grand amateur de romans westerns (le sujet de mon prochain essai). Je lis aussi des romans de guerre, d’espionnage.

Parfois, sous la pression médiatique, je m’aventure, que dis-je…je me risque, dans les eaux troubles de la littérature générale. À quelques rares exceptions, je suis le plus souvent déçu…comme disait Vernon Sullivan : j’irai cracher sur Nothomb !

Dans le fond j’ai toujours adhéré à la philosophie de Jules Verne et de son éditeur Hetzel : un bon roman devrait avoir un double but: divertir et instruire. Les exercices de style, les selfies psycho-bio-machins trucs m’ennuient royalement et les grandes prétentions de la littérature dite blanche à la mode, surtout hexagonale, m’ont toujours royalement agacé ! Ceci dit, il y a beaucoup de romans de grande qualité (Pierre Lemaître, Daniel Pennac, Michel Jean, Philippe Claudel, Andrée A. Michaud, etc.) et parfois, je regrette de ne pas avoir assez de temps pour les découvrir tous.

 

Y a-t-il une façon d’entrer dans la lecture « polar » ? Quelle fut celle de Norbert Spehner ?

J’ai toujours été un lecteur passionné et j’imagine que ma trajectoire recoupe celle de nombre de mes comparses amants des livres. J’ai commencé très jeune par les « illustrés » que je consommais par dizaines (achats, quand possible, échange avec les copains, prêts, etc.) puis j’ai découvert la Bibliothèque verte et des auteurs fabuleux comme Jules Verne, Alexandre Dumas, Jack London, Joseph Conrad et autres marchands de rêve. J’ai commencé à lire des polars à l’adolescence parce que mes parents en lisaient des tonnes. C’est ainsi que j’ai découvert les collections mythiques comme le Masque, la Série noire, Un Mystère et autres Détectives, avec une préférence très nette pour le roman noir américain. Les intrigues publiées au Masque me semblaient un peu trop aseptisées, alors que dans la Noire il y avait de l’action, du sexe et de la violence. Ha, ha… j’ai aussi eu ma période OSS 117 (nul n’est parfait !)  Curieusement, quand j’ai découvert la science-fiction et le fantastique à la fin des années 60, j’ai arrêté de lire du policier jusqu’à la fin des années 80 où je me suis replongé dans le crime notamment en découvrant le polar québécois qui a connu un essor fulgurant à partir des années 90. Une dizaine de ces auteurs sont maintenant publiés en France et en Belgique ou au Canada anglais (en traduction, of course…)

 

Plus de 50 versions multilingues de Dracula. »

 

Tous les ans, vous nous faites votre top dix des auteurs lus et chroniqués. Quels sont ceux qui sont restés à vouloir encore les conseiller, ceux qui vous ont marqué à vouloir relire leurs écrits, et puis ceux qui resteront les classiques que vous donneriez à lire à tous les amateurs du genre. 

Bigre, la question qui tue ! Une précision d’abord : je ne relis jamais (sauf à de très rares occasions pour des raisons pratiques ou pédagogiques) le moindre roman. Faire des listes de « Best of… » est un exercice très pratiqué par les Anglo-Saxons qui en font parfois des livres de référence. Dans mon cas, mes seuls auteurs fétiches, si je puis dire, seraient Bram Stoker (dans ma bibliothèque j’ai plus de 50 versions multilingues de Dracula) et dans le polar, Philip Kerr avec sa série des aventures de Bernie Gunther.  Dans les contemporains, je conseillerais sans hésiter Michael Connelly et sa série Harry Bosch, les polars de R. J. Ellory, les premiers romans de Dennis Lehane, la série Dave Robichaux de James Lee Burke ou Ian Manook. Quelques Scandinaves comme Henning Mankell, Jo Nesbo ou Arnaldur Indridason. Du côté des classiques, quelques incontournables d’Agatha Christie, de Dashiell Hammett, de Raymond Chandler, Ed McBain ou William Irish. Liste que je compléterais avec quelques auteurs québécois comme Hervé Gagnon, Mario Bolduc, Marie-Ève Bourassa, Jean-Jacques Pelletier, Martin Michaud ou André Jacques. Ceci dit, il y a des auteurs que je ne fréquente pas ou très peu pour diverses raisons allant de la médiocrité (Patricia Cornwell) à la « madamisation » (Camilla Lackberg) en passant par l’ennui (Fred Vargas), l’ultra-violence voire le gore (Patrick Senécal, un écrivain, un vrai, mais bon, pas dans mes goûts plus raffinés, l’ésotérisme à rabais (Dan Brown) ou le manque total d’atomes crochus (Louise Penny, et quelques autres…). Mais ne le dites surtout pas, ça reste entre nous…

 

Il y a beaucoup de jeunes qui voudraient se lancer dans l’écriture d’un roman, à commencer par le polar en général. Quel conseil le critique leur donnerait-il, autre que « laisse tomber et file chez ton libraire ? »

Avant même de songer à écrire un polar, il me semble qu’il faudrait en avoir lu un certain nombre, histoire de ne pas réécrire le dernier Agatha Christie ou de tomber dans les clichés et les trucs à la mode. Je leur dresserais une liste décourageante de thèmes ou de mots tabous comme : tueur de prostituées (Jack et Hannibal Lecter sont déjà passés et repassés par-là…), flics à problème (alcoolisme, difficultés conjugales, traumatismes divers), détectives avec secrétaires sexy, femmes flics-en-conflit-avec-collègues-machos, enfants disparus, filles pas nettes dans un train, etc., etc. la liste est longue. Faire preuve d’originalité dans un genre aussi codifié est de plus en plus difficile. Une fois le manuscrit terminé, évitez de vous fier à l’avis forcément favorable de vos proches qui n’ont d’autre choix, s’ils veulent le rester, que de chanter vos louanges et de vous trouver génial ! Pour le reste, on espère que vous avez une solide connaissance de la langue française…

 

Enfin, après ce round d’entretiens qui finalement tourne autour de l’Histoire, de sa manipulation et de la mémoire, avez-vous senti une évolution dans l’écriture ?

Contrairement à une croyance bien répandue, notamment chez certains intellos qui snobent les littératures populaires (et ne les connaissent pas), les genres dits paralittéraires ne sont pas des structures figées. Ils évoluent, se transforment, s’épanouissent…et parfois disparaissent (ou presque), comme le technothriller, dépassé et moribond. Au cours des vingt dernières années, le polar a connu des transformations majeures. L’évolution des technologies en général et de la médecine légale en particulier a fait se développer de véritables sous-genres : les incontournables (hélas !) histoires de tueurs en série avec leurs profileurs super-doués, les « cold cases » ou vieilles affaires que l’on reprend à l’aide des techniques d’investigation modernes. L’invasion brutale des polardeux vikings a développé chez certains lecteurs une passion pour l’exotisme. Du coup, les intrigues se sont déplacées en Mongolie, en Corée du Nord, dans les pays baltes, chez les Lapons, dans les réserves indiennes des States, en Alaska et autres destinations mystérieuses riches en dépaysement. L’écriture se fait aussi plus « cinématographique » avec un découpage de scénario de film ou de série télé : c’est ainsi que dans certains thrillers, on devine où se placeront les spots publicitaires une fois le bouquin adapté pour la télé ! Autre « évolution », et ça n’est pas un vraiment gain : certains auteurs testent les limites du genre en sombrant dans la violence extrême, abusant de scènes de torture, de violences sexuelles et de perversions en tous genres. Pas ma tasse de thé… on pourrait laisser ça à la littérature porno, au roman gore ou d’horreur. Mais il faut croire que la sensibilité émoussée de nos contemporains rappelle celle de ces gens de la fin dix-huitième (époque de la Terreur et des guerres révolutionnaires) qui se gavaient de romans gothiques et de scènes de ce genre ! Peut-être en réaction, ou à cause du lectorat de plus en plus féminin, une partie du polar s’est « féminisée ». C’est beaucoup plus développé et visible dans les pays anglo-saxons où il y a pléthore de polars-macramés, polars-jardinage, polars culinaires et autres fadaises. Dieu merci, on traduit très peu de ces polars-gadgets pour matantes, ce qui fait  que le phénomène échappe encore aux lecteurs francophones. Mais pour combien de temps ?

 

Français ! Lisez le Détectionnaire ! »

 

Le blues du chroniqueur

Un regret ? Un vœu ?

Le blues du chroniqueur ? Être littéralement obligé de me cantonner dans un genre, à cause de l’abondance des titres sur le marché, et donc de ne pas pouvoir lire autre chose aussi souvent que je le voudrais. De plus, mon rythme de lecture m’impose d’ignorer la télévision et ses nombreuses séries. J’ai une montagne de DVDs avec d’excellentes séries qui n’attendent que mon bon vouloir et le temps nécessaire pour les visionner en rafales !

Un vœu ? Chers auteurs de polars, ignorez le thème ringard du tueur en série : cliché suprême et solution de facilité. Des cadavres à la pelle, ça vous remplit les pages plus facilement qu’un meurtre au premier chapitre qu’il faut étirer sur deux ou trois cents pages ! Ras-le-bol du tueur de céréales et des briques indigestes de 800 pages ou plus !

Un regret ? Le manque d’échos du Détectionnaire auprès des amateurs et des médias de l’Hexagone. Mais il est vrai que ça vient du Québec… alors !

 

 

Entretien recueilli par Patrick de Friberg

 

Norbert Spehner, Le DétectionnaireDictionnaire des personnages principaux de la littérature policière et d’espionnage, Alire, mars 2017, 791 pages, 59 euros

 

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