« Politique du Secret », à propos du Bureau des légendes : remarquable

Le chroniqueur est heureux

D’abord, parce que je vais vous parler du premier livre interdit de distribution que je chronique. Il fut soumis à référé, le summum du chic pour un auteur, le nec plus ultra de la communication pour un éditeur. Une garantie de qualité. J’aurais bien aimé vous le présenter avant la décision de Justice qui l’opposa au producteur de la série éponyme pour des raisons bien obscures, mais l’auteur de Politique du secret a voulu attendre. Ensuite, mon bonheur vient d’une rareté de notre métier, celle d’écrire un papier sur un autre chroniqueur qui a déjà laissé des avis éclairés et si positifs sur mes propres romans. Je crois me souvenir qu’il n’y a que Norbert Spehner qui précéda Yves Trotignon.

Une légende

Enfin, j’ai l’honneur et la joie rare de connaître le personnage, une légende. J’ai dîné plusieurs fois avec lui, partagé mes cigares et ses anecdotes passées et présentes. C’est pour un partagas, sans aucun doute, qu’il cite mon Nous Etions une frontière dans la bibliographie obligée des romans d’espionnage. J’ai visité sa célèbre cave à vin où le non-invité s’assomme à la troisième marche, pour disparaître à jamais, dit la rumeur. Pour vous le décrire, Trotignon est grand, élancé, la soixantaine, les cheveux grisonnants et une paire de lunettes fines posée sur un nez aquilin, il pourrait porter la toge romaine comme le trois-pièces du meilleur tailleur londonien et sa collection de cravates club dépasse à peine la mienne en nombre et bon goût. L’homme fut analyste à la DGSE, diplomate, universitaire et maintenant l’un des seuls chercheurs et experts en terrorisme qui refuse les plateaux pour laisser sa place aux médiocres.

C’est donc avec la fébrilité expliquée par cette introduction que j’ai attendu longtemps, presque trois mois, l’arrivée dans ma boîte aux lettres de son opuscule qui clôt la collection consacrée aux séries TV, initiée aux Presses universitaires de France sous la direction de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.

Tout d’abord, il faut souligner qu’Yves Trotignon nous rend déjà un immense service.  Il nous libère en effet de la punition de regarder la série : malgré les critiques élogieuses de Télérama, la crédibilité de ses décors et de sa mise en scène, les audiences honnêtes d’une chaîne cryptée, je n’ai réussi à regarder qu’un seul des premiers épisodes de la série du Bureau des légendes, sans jamais en expérimenter la chute (il est mort à la fin ?).

 

Mathieu Kassovitz est l’agent Guillaume Debailly

 

Kassovitz, toujours

Il manque une grande et belle histoire comme les Anglais savent l’écrire, et, mon Dieu il existe des bons auteurs de romans d’espionnage en France !  Les psychoteries permanentes de Mathieu Kassovitz alias Cyclone sont agaçantes, ainsi que les lenteurs du scénario et les faiblesses d’un texte qui m’ont bientôt poussé à éteindre le poste pour me plonger dans la lecture d’un bon roman. Le réalisateur (tiens, là, c’est l’instant où je me rends compte que je ne l’ai jamais cité) sent qu’il tient un sujet, mais il manque cette âme qui fait une œuvre peut-être à cause de cette paresse scénaristique qui permet trop souvent le coup de baguette magique d’un tremblement de terre pour sauver un officier prisonnier des Iraniens. Les héros se complaisent à l’introversion nombriliste et au mensonge permanent envers leurs chefs. Dans la réalité ils auraient fini à la sécurité de Canal Plus. La joie de l’action, la maîtrise ironique de ses actes par l’entraînement, l’humour inhérent à la défense de la peur sont ici oubliés au profit de la typologie du banal et du type qui se la joue « à l’aéroport un type m’a chuchoté à l’oreille : bravo pour ce que vous faites, je suis de la Maison. ».

J’en ris encore.

 

Le monde du renseignement, dont l’étude scientifique commence juste en France (voir la bibliographie en fin d’ouvrage), est de longue date un champ de recherche à part entière outre-Atlantique ou au Royaume-Uni. »

 

Alors, me direz-vous, pourquoi diable vous proposer un coup de cœur de ce livre ?

Mais, tout simplement parce que si vous êtes un amateur ou comme moi hermétique à la réalisation, il faudra lire à tout prix (modique de plus) ce travail, qui tient plus de l’analyse historique et sociologique des services de renseignement, qu’à la recension banale de la série, en y ajoutant une culture cinématographique et littéraire hors norme. Par exemple, l’étude de la série sous le prisme du film Les Patriotes est à ne pas manquer pour ouvrir les yeux sur la volonté du réalisateur.

 

 

Trotignon explique et il en fait une brillante démonstration, qu’il y a là une rupture dans notre imaginaire de l’espionnage et surtout de la DGSE, une volonté de changer les règles de notre appréhension du Grand Jeu à la française.

Je me plains souvent de l’asthénie des analyses savantes concernant mon sujet de prédilection parce qu’elles montrent une faiblesse des lectures, une faille de culture générale. Mais là, en moins de deux cents pages, Trotignon montre qu’il a tout lu sur le sujet, qu’il connaît les sources et les clichés du genre, à pouvoir faire l’analyse et le tableau du Bureau des légendes sans nous fatiguer.

 

De Fritz Lang à Kathryn Bigelow en passant par Alfred Hitchcock, Francis Ford Coppola, Costa-Gavras, Yves Boisset, Henri Verneuil, John Tiernan, Paul Greengrass ou Jean-Pierre Melville, les plus grands réalisateurs s’en sont emparés, livrant drames intimes, thrillers, charges politiques, reconstitutions historiques ou questionnements moraux. »

 

De plus, et c’est suffisamment rare dans ce milieu pour être indiqué, Trotignon possède une écriture précise et cultivée qu’une retenue ironique permanente vous amène à regretter le format des PUF pour rêver d’un 400 pages mieux fourni. Si ce n’est ce malencontreux « agent du renseignement » qui traîne sur la quatrième, il est parfait, permet au lecteur de comprendre la rupture culturelle voulue par le scénariste (ou était-ce la DGSE elle-même ?) en cassant les codes habituels et caricaturaux de l’écriture française de l’espionnage pour séries télévisées.

 

Qui pensait en 1994 que le réalisateur des Patriotes serait un jour décoré par le directeur général de la DGSE pour une série sur le Service ?

 

Bien entendu, vous penserez aussitôt au Montage de Vladimir Volkoff, dont le scénario s’est enrichi de multiples discussions avec la Direction générale du SDECE de l’époque d’Alexandre de Marenches, mais aussi le film Espion(s), sans oublier une filiation britannique indirecte avec La taupe dont John Le Carré a réussi à livrer au scénariste cette couleur de l’action qui permet de croire. Il faut donc voir la série, nous raconte Yves Trotignon, comme une production qui tend à changer l’image de nos Services extérieurs pour la faire entrer dans notre ère, les nouvelles guerres et la vocation d’hommes d’élite qui risquent leur vie dans le secret.

Cet ouvrage devient, dès sa parution, la référence du genre et sans aucun doute sera cité dans tous les travaux universitaires qui suivront, remplaçant avantageusement ceux, rares et dépassés que nous servaient les doctorants. Yves Trotignon arriverait presque à vous pousser à retenter l’expérience d’un visionnage express du Bureau des légendes.

 

Patrick de Friberg

 

Yves Trotignon, Politique du secret, Regards sur le Bureau des légendes, Presse Universitaire de France, juin 2018, 180 pages, 13 euros

 

 

 

 

 

 

 

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