Une certaine idée de la langue française
La grande peur de l’An 2026 chez les traducteurs, ce n’est pas de s’écrouler, vaincu par la canicule, sur le clavier de son ordinateur. C’est bien plutôt d’être mis définitivement au chômage à cause de l’Intelligence artificielle. Crainte dans une certaine mesure justifiée, quand on voit les prodiges que peut réaliser un site comme DeepL, qui est même capable de « traduire » certains mots malencontreusement oubliés dans le texte original. Mais le danger n’est pas tant DeepL ou l’Intelligence artificielle que la bêtise humaine – celle qui consiste à accorder une confiance absolue à cette Intelligence artificielle. Car, quelles que soient les ressources de celle-ci, elle produit ici et là des bourdes dont le seul mérite est d’être drôles et qui auraient permis à Jean-Charles d’ajouter quelques volumes à sa série La Foire aux cancres (oui, nous sommes bien conscient que cette référence est d’un autre âge…). Les plus belles se rencontrent dans les doublages automatiques en français de vidéos diffusées sur YouTube.

L’Intelligence artificielle, voyez-vous, n’a pas le sens de la hiérarchie. Dans un extrait d’un des « Bond » interprétés par Daniel Craig, l’Agent 007 et sa supérieure M se tutoient comme de vieux camarades de régiment. Si vous avez en tête le visage de Judi Dench (qui interprète M), inutile de préciser à quel point ce tutoiement est aberrant. Autre incongruité : dans une interview, un acteur américain marié à une Anglaise raconte comment ses filles se moquent de lui chaque fois qu’il essaie de parler, comme elles et comme leur mère, avec un accent anglais. Bien évidemment, il illustre son propos en prenant différents accents, mais qu’à cela ne tienne, le doublage automatique est là pour vous servir tout cela en français – dans un français, au demeurant bien peu synchro… (1)
Le comble du ridicule est sans doute atteint dans une série de vidéos mettant en scène le bodybuilder Anatoly, déguisé en modeste « homme de ménage » dans différentes salles de musculation. Son balai à la main, il demande aux culturistes qui s’entraînent s’il peut lui aussi essayer de lever des poids. Ricanements de ces pros, mais l’effarement succède au ricanement quand il se met à soulever avec un seul bras des charges qu’ils ont, eux, beaucoup de mal à lever avec leurs deux bras. Avant cela, il leur demande d’avoir l’amabilité de lui tenir son balai (lequel constitue déjà un indice de sa farce, puisqu’il pèse trente-deux kilos). Mais, dans le doublage français, il les prie de bien vouloir tenir sa carte. Sa carte ? Oui, l’IA n’a pas toujours l’oreille fine et entend map quand on lui dit mop.
Dans le même désordre d’idée, signalons la surprise qui fut la nôtre quand l’expression « chèque sans provision » devint « sex as a precaution » par la vertu d’une transcription automatique.
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Puisque nous parlons de vocabulaire, un mot sur le film en deux (grands) épisodes La Bataille De Gaulle. Les historiens et les auteurs de récits historiques se trouvent dans une situation qui n’est pas sans rappeler celle des traducteurs, lesquels, comme nous l’avons évoqué ailleurs dans ces pages, se divisent en sourciers et en ciblistes. Les ciblistes se fixent pour mission de produire dans la langue d’arrivée un texte qui ne sente en aucune façon la traduction et qui ne craint donc pas d’être parfois une adaptation. Les sourciers, en revanche, pensent qu’il n’est pas mauvais de laisser dans leur traduction quelques souvenirs de l’original : ainsi, ils laisseront district attorney in ingliche in ze texte français, estimant qu’aucune fonction, dans le système judiciaire français, ne correspond exactement à celle de district attorney aux États-Unis. Une question analogue se pose dans un film « d’époque ». Peu de péplums s’aventurent à faire parler leurs personnages en latin ou en grec et les tentatives de quelques théâtreux de la Sorbonne pour représenter des pièces du XVIIe siècle comme au XVIIe siècle, autrement dit en roulant les -r et en parlant du roué (pour le roi) ne sont pas loin de sombrer dans le ridicule.
Là comme ailleurs, il convient de trouver un juste milieu. On ne saurait faire l’économie de certains anachronismes, mais il ne faut pas que ces anachronismes soient de véritables trahisons. Or c’est bien ce qui se produit parfois dans La Bataille De Gaulle. Un personnage déclare ainsi qu’on va dans le mur, expression qui n’est entrée dans le langage courant qu’il y a deux ou trois décennies. Plus grave, cette intervention de De Gaulle disant qu’il faut minimiser les risques, quand il signifie en réalité qu’il faut limiter les risques. En 1940 – et aujourd’hui encore si l’on veut éviter de commettre un abominable anglicisme – minimiser ne saurait signifier que accorder peu d’importance à des choses qui en ont en réalité beaucoup. Enfin, nous entendons le Général employer le subjonctif après après que, ce qui, en soi, n’est peut-être pas un péché bien grave, mais qui en est un ici quand on se souvient que le Verbe était probablement, et avant même l’aviation, l’arme favorite de De Gaulle et qu’il ne se serait jamais permis un pareil solécisme. Le film a coûté, nous dit-on, 70 millions d’euros. Ne pouvait-on inclure dans ce budget quelque menue monnaie pour un conseiller linguistique ?
FAL
(1) A ces exemples on pourra ajouter les directives fournies par la fonction « Aide » sur la procédure de remplacement dans Word <> Tip: Faites attention lorsque vous remplacez toutes les occurrences d’un mot en même temps. Par exemple, si vous changez dix à neuf, les mitaines changent en mitnines et la tension passe à la 9sion.
