Le Tout, les derniers jours du libre arbitre

En 2016, dans son roman Le Cercle (Gallimard, 2016) Dave Eggers décrivait un fournisseur d’accès numérique malin qui avait réussi à interconnecter les réseaux sociaux avec les données bancaires et courriels personnels de ses customers… Dix ans plus tard, le Cercle est devenu Le Tout, un monopole qui fait la pluie et le beau temps. Le Tout rachète tous ses concurrents, le Tout contrôle tout !

Delaney Wells, l’héroïne du roman, a refusé dès son enfance d’être numérisée. Elle a vu l’épicerie de ses parents faire faillite à cause du Tout. Elles se réfugie dans un désert… qui finit par être habité par le Big Brother : il devient interdit de se promener en forêt sans son téléphone pisteur qui vous voit, vous écoute, vous localise ; pour votre sécurité, bien sûr ! Le Tout ne veut que votre bien, tout votre bien, il le connait mieux que vous : c’est une bonne mère parfaite ! D’ailleurs Mae, la grande patronne, est une femme…

Pour Delaney, c’en est trop ! Elle part en guerre : elle se fait embaucher par le Tout afin de le détruire de l’intérieur… Elle lance des idées les plus folles les unes que les autres dans l’espoir que les clients du Tout vont se révolter… Elle invente l’application AuthentiqueAmi qui permet de déceler les faux amis, grâce à une analyse vocale et visuelle : succès complet ! Mais on reste bien seul…

Quand les bons sentiments font la Loi

Elle invente ToutOuï, qui rend obligatoire la présence d’une ouïe numérique ouverte en permanence dans chaque foyer, qui permet de tout entendre, et à la police d’intervenir en un temps record. Motif : prévenir les abus sur enfants, les drames conjugaux : succès complet ! Le peuple des consommateurs est prêt à tout accepter s’il est question de moralité et de sécurité, il est prêt à sacrifier sa liberté… Bien sûr Tout, comme chacun, tient à préserver la planète : Delaney entre en guerre contre l’empreinte carbone : finies les bananes, les ananas qui viennent des tropiques, on se contentera des pommes ! Comme tout déplacement pollue la planète, il vaut mieux rester chez soi… ou faire comme les salariés du Tout, ils viennent habiter dans leur entreprise, sous peine d’être mal notés… Chaque nouvelle idée de Delaney mise en pratique rencontre un franc succès : finira-telle par se convertir ? Par tenir compte de la réalité plutôt que brasser des grandes idées toutes faites ? Finira-t-elle par accepter les « bienfaits » du Tout qu’elle a elle-même mis en place ? Peut-être bien…

La morale de ce roman reste plus qu’ambigüe… Ainsi l’auteur gagne sur tous les tableaux, en ne choquant aucun lecteur il assure ses ventes : pour les idéalistes, les humains sont prêts à devenir esclaves du moment qu’ils ont la sécurité, ce roman est une belle dénonciation ! Pour les réalistes, le Tout pouvoir au tout numérique, dans le fond ce ne serait pas si mal…

Mathias Lair

Dave Eggers, Le Tout ou Enfin une sensation d’ordre ou Les derniers jours du libre arbitre ou Le choix illimité tue le monde, traduit de l’anglais par Juliette Bourdin, Gallimard/Folio, juin 2026, 634 pages, 26 euros

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