Pourquoi la Joconde ? — Le mystère d’un sourire devenu universel
Il est des tableaux que l’histoire de l’art conserve, et d’autres qu’elle élève au rang de mythes. La Joconde appartient à cette seconde catégorie. Dans Pourquoi la Joconde ?, Philippe Comar s’attaque à une question en apparence simple, presque naïve, mais dont les ramifications sont vertigineuses : pourquoi ce portrait de Léonard de Vinci, parmi tant de chefs-d’œuvre, est-il devenu le tableau le plus célèbre du monde ? L’intérêt du livre tient précisément au refus de chercher une explication unique. Comar ne se contente pas de célébrer le génie de Léonard ni de répéter les légendes qui entourent Mona Lisa : il entreprend de comprendre comment une œuvre devient une icône, comment un visage peint au début du XVIe siècle finit par s’imposer dans l’imaginaire de sociétés qui n’ont plus grand-chose de commun avec celle qui l’a vue naître. La célébrité de la Joconde n’est donc pas seulement affaire de beauté ou de technique : elle est aussi une histoire de regards, de circonstances et de malentendus.

Philippe Comar, écrivain, essayiste et historien de l’art, déplace ainsi la question du chef-d’œuvre vers celle de sa réception. Car la Joconde n’a pas toujours occupé la place centrale que nous lui attribuons aujourd’hui. Son destin se construit lentement, au fil des siècles, grâce à la réputation de Léonard, à la fascination exercée par son sourire, mais aussi à la manière dont les institutions, les critiques et le public ont progressivement fabriqué sa légende. Le vol de 1911 constitue évidemment un tournant décisif : en disparaissant du Louvre, le tableau entre brutalement dans l’espace médiatique et devient une affaire mondiale. Sa restitution ne fera qu’accroître son prestige. Ce qui pourrait n’être qu’un fait divers devient une formidable machine à produire du récit. La Joconde cesse alors d’être seulement une peinture : elle devient un personnage, avec son absence, son retour, ses énigmes et les innombrables histoires que l’on projette sur elle.
C’est là que le livre de Comar prend une portée plus vaste. La question « pourquoi la Joconde ? » revient à demander ce que nous attendons d’une œuvre d’art lorsque nous la regardons. Le tableau est célèbre parce qu’il est regardé, mais il est aussi regardé parce qu’il est célèbre : un cercle presque parfait, qui transforme la notoriété en preuve de valeur. La reproduction photographique, la publicité, les détournements, les caricatures et la culture de masse ont achevé cette métamorphose. Duchamp, en affublant Mona Lisa d’une moustache, n’a pas seulement plaisanté avec un monument : il a montré que l’aura du tableau était devenue suffisamment puissante pour résister à toutes les profanations. La Joconde peut être copiée, détournée, marchandisée, parodiée ; elle demeure la Joconde. Comar invite ainsi à regarder derrière l’évidence, à comprendre les mécanismes culturels qui font d’une œuvre un objet de reconnaissance collective, parfois au prix même de sa contemplation.
La réussite de Pourquoi la Joconde ? est finalement de nous rendre à notre propre ignorance. Nous croyons connaître ce visage parce que nous l’avons vu mille fois ; nous sommes peut-être précisément incapables de le voir encore. La foule qui se presse devant le tableau, les téléphones levés pour en conserver une photographie, semble moins regarder une peinture que vérifier la présence d’un mythe. Et pourtant, derrière cette icône saturée d’images demeure une œuvre singulière, silencieuse, dont le fameux sourire continue de suspendre l’interprétation. Philippe Comar ne cherche pas à dissiper ce mystère : il montre comment il s’est constitué et pourquoi il nous fascine toujours. La question du titre devient alors plus troublante qu’il n’y paraît : si la Joconde est devenue la Joconde, ce n’est peut-être pas seulement parce que Léonard l’a peinte, mais parce que des générations de spectateurs ont appris à la regarder comme si quelque chose, dans ce visage, nous était personnellement destiné.
Loïc Di Stefano
Philippe Comar, Pourquoi la Joconde ?, Gallimard, « Folio », 160 pages, août 2026, 8,60 euros
