L’Immatériel. Critique du capitalisme de la connaissance

Paru en 2003, L’Immatériel. Connaissance, valeur et capital constitue l’un des derniers grands textes théoriques d’André Gorz. Court par le volume mais ambitieux par son objet, l’ouvrage cherche à comprendre une mutation profonde du capitalisme : le passage d’une économie fondée principalement sur la production industrielle à une économie où la connaissance, l’information, la communication et la créativité deviennent les principales forces productives. 

Loin de célébrer naïvement cette transformation, Gorz s’interroge sur ses contradictions. Comment mesurer la valeur d’un savoir ? Comment transformer en marchandise ce qui, par nature, tend à être partagé ? Que devient le travail lorsque l’intelligence collective, la coopération et les capacités relationnelles comptent davantage que la simple force de travail ? Ces questions traversent tout l’ouvrage et lui donnent une actualité remarquable à l’heure du numérique et de l’intelligence artificielle. 


André Gorz et le projet d’une critique du capitalisme cognitif

Pour comprendre L’Immatériel, il faut le replacer dans le parcours intellectuel de son auteur. Philosophe, journaliste et théoricien de l’écologie politique, Gorz n’a cessé d’analyser les transformations du travail moderne. Depuis les années 1970, il observe l’automatisation croissante des activités productives et l’affaiblissement progressif de la centralité ouvrière dans les sociétés occidentales. 

Son projet n’est pas simplement économique. Il est anthropologique et politique. Gorz cherche à savoir ce qui arrive aux individus lorsque le travail cesse d’être le principal organisateur de l’existence sociale. Déjà dans Adieux au prolétariat ou Métamorphoses du travail, il annonçait l’émergence d’une société où la richesse dépendrait moins du temps de travail que du savoir accumulé collectivement. 

L’Immatériel prolonge cette réflexion. Le livre part d’un constat : la richesse contemporaine repose de plus en plus sur des ressources immatérielles — connaissances scientifiques, logiciels, innovations, réseaux de communication, compétences relationnelles, créativité culturelle. Or ces ressources possèdent une caractéristique singulière : elles ne s’épuisent pas lorsqu’on les partage. Contrairement à un bien matériel, une idée peut être utilisée simultanément par une multitude de personnes. 

Cette situation place le capitalisme devant une difficulté fondamentale. Son fonctionnement repose traditionnellement sur la rareté et l’appropriation privée. Mais comment privatiser durablement ce qui tend spontanément à circuler ? Toute la réflexion de Gorz découle de cette tension.


Connaissance, valeur et travail : les contradictions de l’économie immatérielle

Le cœur du livre réside dans l’analyse de ce que Gorz appelle le « capitalisme cognitif ». La production de richesse dépend désormais moins des machines que de la mobilisation des connaissances et des capacités humaines. Les entreprises recherchent non seulement des qualifications techniques, mais aussi des aptitudes plus diffuses : créativité, faculté d’adaptation, intelligence sociale, sens de la coopération. 

Cette évolution modifie profondément la notion même de travail. Les savoirs mobilisés dans l’activité économique ne sont plus exclusivement acquis dans l’entreprise. Ils proviennent de l’éducation, de la culture, des expériences personnelles, des interactions sociales. Le capital tire alors profit de ressources qu’il n’a pas lui-même produites. Ce que l’on appelle aujourd’hui le « capital humain » apparaît chez Gorz comme le résultat d’une richesse collective préalable. 

Mais cette mutation entraîne une difficulté théorique majeure. Dans l’économie industrielle classique, la valeur pouvait être rapportée, au moins approximativement, au temps de travail. Or les connaissances ne se laissent pas mesurer de cette manière. Une innovation peut résulter de quelques minutes d’intuition ou de plusieurs années de recherche. Son effet économique peut être immense sans rapport avec le temps investi. 

Selon Gorz, cette impossibilité de mesurer rigoureusement la contribution cognitive fragilise les catégories traditionnelles de l’économie politique. Le capitalisme tente alors de recréer artificiellement de la rareté par le biais des brevets, des droits de propriété intellectuelle, des licences et de diverses formes de contrôle de l’information. Il cherche à transformer des biens potentiellement communs en marchandises exclusives. 

Toutefois, cette stratégie demeure instable. Plus la richesse repose sur le savoir, plus elle dépend d’activités coopératives et collectives qui échappent à la logique stricte de la propriété privée. Le système économique se nourrit ainsi d’une ressource qu’il peine à enfermer dans ses propres catégories.


Un livre prophétique : de l’Internet naissant à l’intelligence artificielle

Relu aujourd’hui, L’Immatériel apparaît comme un ouvrage étonnamment prémonitoire. Écrit au début des années 2000, alors que les réseaux numériques sont encore loin d’occuper la place actuelle, il anticipe plusieurs traits majeurs du monde contemporain. 

D’abord, Gorz pressent la montée en puissance des plateformes fondées sur la circulation de l’information. Il comprend que la production de valeur dépendra de plus en plus de la coopération sociale diffuse plutôt que du travail industriel classique. Les réseaux numériques, les communautés de logiciels libres, les bases de données collaboratives ou les formes de création collective semblent confirmer cette intuition. 

Ensuite, son analyse éclaire les débats actuels sur les données et l’intelligence artificielle. Les systèmes d’IA reposent précisément sur l’exploitation de vastes ensembles de connaissances produites collectivement. Ils illustrent de manière spectaculaire la question centrale du livre : comment attribuer une valeur économique à des ressources issues d’une intelligence sociale distribuée ?

Enfin, l’ouvrage s’inscrit dans une époque marquée par l’essor de la mondialisation et par l’illusion d’une « nouvelle économie » capable de résoudre les contradictions du capitalisme. Gorz adopte une position plus prudente. Pour lui, l’économie de la connaissance ne supprime pas les conflits sociaux ; elle les déplace. Les enjeux de propriété, d’accès aux savoirs et de partage des richesses deviennent au contraire plus décisifs encore. 

C’est pourquoi L’Immatériel ne doit pas être lu seulement comme une analyse économique. Il constitue aussi une réflexion philosophique sur la nature de la richesse. La véritable abondance, suggère Gorz, ne réside peut-être pas dans l’accumulation des marchandises mais dans le libre développement des capacités humaines, des savoirs et des formes de coopération. À travers cette idée se dessine une question qui demeure ouverte : une société fondée sur la connaissance peut-elle rester organisée selon les principes hérités du capitalisme industriel ? 

Loïc Di Stefano

André Gorz, Gallimard, « folio essais », mai 2026, 256 pages, 8,60 euros

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