Cultiver la curiosité à l’ère de la délégation algorithmique

Professeur de littérature et media à l’université Paris 8, membre de l’Institut Universitaire de France et co-directeur de la revue Multitudes, Yves Citton connaît bien les paradoxes de notre attention contemporaine. Nous disposons de plus de moyens que jamais pour chercher, comparer, découvrir ; mais cette profusion pourrait bien produire l’effet inverse de celui qu’on attend d’elle. Dans Cultiver la curiosité, il s’intéresse à ce moment singulier où la curiosité, longtemps comprise comme une impulsion personnelle — désir de savoir, goût de l’inconnu, capacité à s’étonner — commence à être prise en charge par des dispositifs qui savent mieux que nous sélectionner ce qui mérite notre attention. La question n’est donc pas seulement celle de l’intelligence artificielle, mais celle du déplacement d’une faculté humaine vers des machines de recommandation. L’algorithme répond à une curiosité en proposant immédiatement une autre question, puis une autre réponse, selon des chemins qu’il a lui-même balisés. Ce qui disparaît alors n’est pas nécessairement l’information, mais l’expérience de la recherche. Citton a raison de déplacer ainsi le problème : l’enjeu n’est pas de savoir si les machines nous rendent plus ou moins savants, mais ce qu’elles font à notre désir de savoir.

L’intérêt de Cultiver la curiosité à l’ère de la délégation algorithmique tient précisément à ce qu’il ne réduit pas la curiosité à une qualité psychologique. Citton en reprend l’histoire, depuis les condamnations religieuses d’une curiosité jugée indiscrète jusqu’à sa valorisation moderne dans les sciences, pour montrer qu’elle a toujours été ambivalente. Curieux, c’est vouloir franchir une limite : regarder ce qui ne nous regarde pas, interroger ce qui semblait acquis, rencontrer ce qui nous est étranger. La curiosité n’est donc pas simplement accumulation de connaissances ; elle implique une modification de notre rapport au monde. C’est pourquoi la délégation algorithmique pose un problème plus subtil que celui de la dépendance technologique. Une machine peut nous conduire vers des contenus inattendus, élargir considérablement le champ de ce que nous pouvons découvrir. Mais elle peut aussi transformer l’inattendu en fonctionnalité : l’étrangeté devient une variable calculable, la découverte une succession de recommandations, et la surprise elle-même un produit. Citton décrit ainsi une contradiction propre à notre époque : jamais nous n’avons eu autant de possibilités de sortir de nos habitudes, et jamais nos parcours de découverte n’ont été aussi facilement organisés par des systèmes qui apprennent nos préférences.

Cette réflexion prend une portée plus politique lorsque Citton rattache la curiosité aux mécanismes du capitalisme extractiviste. Ce déplacement est l’une des propositions les plus fortes de l’essai. La curiosité n’est plus seulement le moteur du chercheur ou de l’enfant qui pose des questions ; elle devient une force susceptible de nous faire sortir du « business-as-usual », c’est-à-dire de ce qui reconduit indéfiniment les mêmes manières de produire, de consommer, de penser. Le paradoxe est alors particulièrement intéressant : les technologies qui promettent de nous ouvrir tous les savoirs risquent de renforcer les cadres intellectuels dont nous cherchons précisément à nous affranchir. L’algorithme excelle à prolonger une trajectoire ; la curiosité véritable suppose parfois de l’interrompre. Elle peut conduire vers un objet sans rapport avec celui que l’on cherchait, vers une question sans utilité immédiate, vers un interlocuteur que l’on n’avait aucune raison de rencontrer. C’est dans cette disponibilité à la bifurcation que Citton situe sa dimension collective et même politique. La curiosité ne vaut pas parce qu’elle serait vertueuse : elle vaut parce qu’elle introduit dans nos systèmes une part d’indétermination que ceux-ci tendent continuellement à réduire.

Le livre est ainsi moins un réquisitoire contre l’intelligence artificielle qu’une réflexion sur ce que nous risquons de lui demander. On peut discuter certaines oppositions de Citton : l’algorithme n’est pas nécessairement l’ennemi de la curiosité et peut, à l’occasion, devenir un formidable instrument d’exploration, précisément en faisant surgir des rapprochements qu’un individu n’aurait jamais envisagés. Mais cette objection ne détruit pas sa thèse ; elle la rend plus exigeante. La question décisive devient celle du partage des tâches entre l’homme et la machine : jusqu’où déléguer la recherche sans déléguer le désir qui la rend nécessaire ? À quoi sert de disposer d’une réponse instantanée si l’on ne sait plus formuler la question qui aurait pu nous déplacer ? Chez Citton, la curiosité apparaît finalement moins comme une faculté à préserver intacte que comme une pratique à réinventer. C’est ce qui donne à Cultiver la curiosité à l’ère de la délégation algorithmique sa véritable portée : il ne demande pas de renoncer aux machines, mais de maintenir ouverte la possibilité de chercher ailleurs que là où elles nous conduisent. C’est-à-dire de rester libre.

Loïc Di Stefano

Yves Citton, Cultiver la curiosité à l’ère de la délégation algorithmique, éditions de l’Aube, août 2026, 176 pages, 17,90 euros

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