Populismes : la démocratie à l’épreuve de ses désillusions
Pourquoi la démocratie ne convainc-elle plus ? La question, devenue presque obsédante, est au cœur du nouvel essai de François Dubet, Populismes. Pourquoi la démocratie ne convainc plus. Plutôt que de s’indigner de la progression des mouvements populistes ou de réduire leur succès aux manipulations de quelques démagogues, le sociologue entreprend d’en comprendre les ressorts profonds. Son regard se porte sur les transformations de nos sociétés, sur les promesses déçues de l’égalité et sur ce sentiment, de plus en plus répandu, de ne plus compter. Car le populisme ne prospère pas seulement sur la colère ; il se nourrit aussi d’une expérience de l’injustice et d’une impression d’abandon. L’intérêt de la démarche est de prendre au sérieux ceux qui se détournent des institutions démocratiques, sans pour autant céder à la tentation de justifier leurs choix politiques.

L’une des intuitions les plus fécondes de Dubet tient à la transformation des formes de l’inégalité. Aux anciens antagonismes de classes se sont ajoutées des blessures plus diffuses : déclassement, mépris social, sentiment d’invisibilité, concurrence entre groupes pour la reconnaissance. La société ne se divise plus seulement entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent, mais aussi entre ceux qui ont le sentiment d’être entendus et ceux qui se croient relégués. La méritocratie scolaire, longtemps présentée comme l’un des instruments de l’émancipation, participe elle-même de cette désillusion lorsque l’égalité des chances promise se heurte à la persistance des déterminismes sociaux. Le ressentiment trouve alors ses figures familières : les élites, les institutions, l’étranger. Cette lecture des passions tristes et des nouvelles fractures sociales est très pertinente. Le populisme apparaît ainsi moins comme une anomalie politique que comme le symptôme d’une démocratie qui ne parvient plus à tenir toutes ses promesses.
Mais l’analyse appelle aussi quelques réserves. Si François Dubet éclaire avec finesse les mécanismes sociaux du désenchantement, il s’attarde peut-être moins sur les responsabilités politiques et historiques qui ont contribué à l’alimenter. La gauche, notamment, n’est pas étrangère à cette défiance : ses renoncements, ses contradictions et parfois son éloignement des classes populaires mériteraient un examen plus approfondi. Comprendre le sentiment d’abandon ne dispense pas d’interroger ceux qui ont gouverné au nom de ceux qui se sentent aujourd’hui oubliés. C’est l’une des limites de l’essai : ne pas confondre l’explication sociologique des populismes avec une analyse complète de leurs causes politiques. La distinction est importante : elle permet de ne pas réduire le phénomène à une simple réaction affective, mais aussi de ne pas exonérer les responsables de la crise démocratique. Peut-être que Fran!ois Dubet s’est-il trop concentré sur les populistes de droite et trop peu de ceux de gauche…
Reste que Populismes, pourquoi la émaciation ne convainc plus a le mérite de déplacer le regard. Il rappelle qu’une démocratie ne se défend pas uniquement par la célébration de ses principes, ni par la dénonciation morale de ceux qui s’en détournent. Elle doit encore offrir des raisons d’y croire, rendre les inégalités moins insupportables et restituer aux citoyens le sentiment d’une prise réelle sur leur destin. Le sociologue ne livre pas de remède miracle, et son propos laisse ouvertes plusieurs questions essentielles. C’est aussi ce qui fait l’intérêt de ce livre : il ne prétend pas clore le débat, mais oblige à le reprendre là où il devient inconfortable. Car le danger qui menace la démocratie n’est peut-être pas seulement celui de ses adversaires déclarés ; il est aussi dans l’indifférence de ceux qu’elle ne parvient plus à convaincre.
Loïc Di Stefano
François Dubet, Populismes, pourquoi la émaciation ne convainc plus, L’Aube, octobre 2026, 100 pages, 12,90 euros
