Comment faire taire les armes et négocier la paix
À l’heure où la guerre semble avoir retrouvé une place familière dans le paysage européen, où les discours militaires occupent le devant de la scène et où la diplomatie paraît souvent reléguée au rang des bonnes intentions, Jan van Aken pose une question aussi simple que vertigineuse : comment mettre fin à une guerre ? Dans Comment faire taire les armes et négocier la paix, l’ancien inspecteur des Nations unies chargé du contrôle des armes biologiques entreprend de répondre sans céder ni à l’angélisme ni à la facilité des slogans. Car la paix, rappelle-t-il, ne se décrète pas. Elle se construit, se négocie, parfois se conquiert au terme d’un patient travail dont les résultats sont rarement immédiats. L’intérêt de son propos tient d’abord à cette volonté de regarder la guerre non seulement comme un affrontement militaire, mais comme une situation politique et humaine dont il faut comprendre les ressorts pour espérer la dénouer.

L’expérience de l’auteur donne à cette réflexion une consistance particulière. Biologiste de formation, ancien expert auprès de l’ONU, Jan van Aken a côtoyé les mécanismes internationaux de contrôle, les négociations délicates et les réalités souvent peu spectaculaires de la prévention des conflits. Il convoque ainsi plusieurs exemples historiques, de la lutte contre les mines antipersonnel aux processus de réconciliation engagés après des guerres civiles, pour montrer que les solutions diplomatiques ne relèvent pas d’une abstraction généreuse. Elles supposent des méthodes, des interlocuteurs, des garanties et, surtout, une connaissance précise des intérêts en présence. Le livre mêle avec bonheur le récit d’expériences personnelles, l’analyse géopolitique et les enseignements de la recherche sur la paix. Cette diversité lui évite la sécheresse du traité spécialisé et donne à la lecture un caractère vivant, parfois inattendu.
Faire taire les armes ne signifie pas simplement obtenir un cessez-le-feu. Une guerre peut s’interrompre sans que ses causes aient disparu ; les rancœurs, les injustices et les humiliations peuvent préparer les violences à venir. La paix véritable exige donc un travail plus profond : prévenir les affrontements, restaurer la confiance, reconnaître les victimes et créer les conditions d’une coexistence durable. L’auteur insiste notamment sur le rôle des acteurs civils, des initiatives locales et de ce qu’il nomme le primat du politique sur le militaire. Sa réflexion n’est cependant pas exempte de discussions, notamment lorsqu’il aborde les conflits contemporains et la question des livraisons d’armes à l’Ukraine. Son attachement à une solution négociée peut susciter des réserves légitimes sur les conditions dans lesquelles une négociation reste possible face à une puissance agresseuse. Mais c’est aussi ce qui donne au livre son intérêt : il ne dispense pas de penser, il oblige à confronter les convictions aux réalités.
Comment faire taire les armes invite à reconsidérer une évidence trop souvent oubliée : la paix n’est pas le simple contraire de la guerre, elle est une œuvre politique à part entière. Elle demande du courage, de la lucidité et une certaine endurance morale. Dans un monde où la force tend à se présenter comme l’unique langage encore audible, Jan van Aken défend la nécessité de réhabiliter la parole, non comme un refuge pour les faibles, mais comme un instrument exigeant de l’action politique. On pourra discuter ses propositions, contester certaines de ses analyses ; on aurait tort, en revanche, de négliger la question qu’il remet au centre du débat. Car savoir gagner une guerre ne suffit pas : encore faut-il savoir comment en sortir.
Loïc Di Stefano
Jan van Aken, Comment faire taire les armes et négocier la paix, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Actes sud, octobre 2026, 282 pages, 22,50 euros
N : le titre allemand de l’ouvrage est Worte statt Waffen. Wie Kriege enden und Frieden verhandelt werden kann, ce qui signifie littéralement « Des mots plutôt que des armes ». On en revient à l’étymologie de débattre, parler plutôt que se battre.
