Charles de Freycinet, stratège de la République

Diplômé de l’institut d’études politiques, ancien directeur du cabinet civil et militaire de Jean-Yves Le Drian, Cédric Lewandowki est l’auteur d’une biographie de Lucien Bonaparte (Passés composés, 2019) qui avait obtenu le prix du Jury de la Fondation Napoléon. Ici, il a choisi de s’intéresser à un grand personnage de la IIIe République, Charles de Freycinet, aujourd’hui un peu tombé dans l’oubli.

De Lamartine à Gambetta

L’itinéraire de Freycinet est celui d’un homme un peu à part. Noble et protestant, il profite de la monarchie de Juillet pour faire des études d’ingénieur à l’école Polytechnique. Bien classé, il choisit ensuite non pas le métier des armes mais celui d’ingénieur des Mines… ce qui le mène aux chemins de fer, dossier qui le passionne. Entre-temps, il se fait remarquer de Lamartine en 1848 dont il est l’aide de camp. Il met en sourdine ses convictions républicaines durant le Second Empire pour qui il travaille peu ou prou. Quand le régime chute lors de la défaite de Sedan, Freycinet est appelé par Gambetta, le ministre de l’Intérieur de la Défense Nationale, d’abord comme préfet puis comme délégué auprès du département de la guerre. Freycinet s’occupe de stimuler la production d’armes, de produire canons et obus, d’assurer le ravitaillement notamment en utilisant les chemins de fer. Beaucoup d’efforts, de disputes avec des généraux comme Aurelle de Paladines, ne réussissent pas à empêcher la défaite. Freycinet reste proche de Gambetta, qu’il admire, se fait élire sénateur et contribue à la fondation de la IIIe République. Le voici ministre des travaux publics, il en profite pour lancer le plan Freycinet : constructions de chemins fer, de canaux, introduction du fameux « gabarit Freycinet ». Œuvre utile qui lui permet de devenir président du conseil le 28 décembre 1879, poste qui échappe à Gambetta, alors président de l’assemblée nationale, dont il s’éloigne…

Le sage de la République

Si les relations se distendent donc avec Gambetta, elles se réchauffent avec Jules Ferry : Freycinet soutient son œuvre scolaire et le développement des colonies. En politique étrangère, il se montre pacifique, méfiant envers l’Allemagne mais pas agressif. Il rate en tout cas l’occasion d’implanter la France en Egypte, au profit des Anglais. Homme du centre-gauche, modéré, surnommé la « souris blanche », Freycinet se révèle incontournable dans cette période. Et lucide face à la montée de Boulanger, la menace populiste de l’époque. On le retrouve ensuite ministre de la guerre au début des années 1890, proche des militaires. On le retrouve à ce poste au moment de l’affaire Dreyfus où on lui reproche sa pusillanimité et sa défense du milieu militaire : il retourne au Sénat. A la Belle Epoque, il se plaît à jouer les vieux, défendant le service militaire de trois ans. Freycinet sera encore ministre d’état durant la grande guerre, où son image rassure. Toujours agile intellectuellement, il bombarde Briand de notes que ce dernier survole. Il meurt en 1923, ayant vu le retour de l’Alsace-Lorraine à la France après la victoire de 1918. Voilà donc un Républicain archétypal de la IIIe République. Bel itinéraire auquel Cédric Lewandowski apporte un éclairage bienvenu.

Sylvain Bonnet

Cédric Lewandowski, Charles de Freycinet, Passés composés, mai 2026, 320 pages, 24 euros

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