L’Immédiat, cours à la Sorbonne de Jankélévitch

Le professeur qui faisait entendre la philosophie

Lorsque Vladimir Jankélévitch prend la chaire de philosophie morale à la Sorbonne, à la fin des années 1950, il n’est déjà plus seulement un universitaire reconnu : il est une voix. Une voix singulière, immédiatement identifiable, qui refuse aussi bien le jargon que le système clos. Ses cours attirent bien au-delà des seuls étudiants en philosophie. On vient y entendre une pensée qui se construit à mesure qu’elle se dit, où la précision conceptuelle ne dissocie jamais la réflexion de la vie elle-même. Agrégé, résistant, immense lecteur de Bergson autant que musicologue subtil, Jankélévitch enseigne sans jamais figer. Chez lui, la philosophie demeure une aventure de l’esprit avant d’être une discipline académique.

Le cycle donné à la Sorbonne en 1959-1960 appartient à cette période de pleine maturité intellectuelle. Les grands ouvrages sont déjà publiés ou en préparation, mais l’on découvre dans L’Immédiat, cours à la Sorbonne de Jankélévitch leur laboratoire vivant : un philosophe qui cherche devant son auditoire, reprend une idée, la nuance, l’éprouve, l’abandonne parfois pour mieux y revenir. C’est toute la différence entre un traité et une parole qui respire encore.

Penser ce qui ne se laisse pas retenir

L’objet du cours pourrait sembler insaisissable : l’immédiat. Or c’est précisément cette difficulté qui fascine Jankélévitch. Comment penser ce qui précède toute médiation ? Comment parler de cet instant où la conscience rencontre le réel avant que les concepts ne viennent l’organiser ? À rebours des grandes architectures philosophiques qui privilégient le durable, il s’attache à ce qui passe, à ce qui échappe, à cet infime presque-rien dont dépend pourtant l’essentiel de notre existence.

Cette réflexion n’a rien d’une spéculation abstraite. Elle concerne l’amour, l’émotion esthétique, la musique, la décision morale, le temps vécu. L’immédiat n’est jamais un refuge contre la pensée ; il en constitue au contraire l’épreuve décisive. Car réfléchir ne consiste pas à éloigner le réel, mais à apprendre à demeurer fidèle à ce qui, dans l’expérience, résiste aux catégories toutes faites. Peu de philosophes auront su montrer avec une telle finesse que la vérité se cache souvent dans l’évanescent plutôt que dans le définitif.

Une parole qui pense en avançant

La publication de ce cours permet surtout de retrouver un Jankélévitch que les livres ne laissent qu’imparfaitement deviner. L’écriture conserve le rythme de l’oralité : les détours, les reprises, les traits d’humour, les interrogations soudaines, les images inattendues. On entend presque le professeur sourire au moment où il déjoue une objection ou retourne un paradoxe. Cette spontanéité n’affaiblit jamais la rigueur ; elle lui donne au contraire une grâce particulière.

Il y a chez Jankélévitch une espièglerie philosophique devenue rare. Il ne cherche ni à impressionner ni à démontrer sa supériorité intellectuelle. Il entraîne son auditoire dans un mouvement où la pensée demeure légère sans jamais devenir superficielle. Les concepts s’éclairent les uns les autres avec une élégance qui rappelle parfois l’improvisation musicale. Cette manière de philosopher, faite d’exigence et de liberté, explique pourquoi ses anciens étudiants évoquaient moins un maître qu’une présence.

Le bonheur de retrouver une intelligence en mouvement

L’Immédiat. Cours à la Sorbonne (1959-1960) n’est pas seulement un document universitaire exhumé des archives. C’est une rencontre. L’édition proposée par Flammarion restitue avec fidélité la vibration d’un enseignement qui continue d’interroger notre époque, peut-être plus encore qu’au moment où il fut prononcé. À l’heure où tout semble devoir être instantané mais où l’on prend de moins en moins le temps de vivre véritablement l’instant, les analyses de Jankélévitch retrouvent une étonnante actualité.

On referme ces pages avec un sentiment devenu rare : celui d’avoir entendu une intelligence libre. La pensée de Jankélévitch ne cherche jamais à séduire ; elle convainc par sa justesse, son infinie délicatesse et cette capacité unique à saisir les nuances de l’existence. Peu d’auteurs donnent ainsi l’impression de rendre le lecteur plus attentif au monde, plus disponible aux évidences discrètes qui composent une vie. Ce volume est donc bien davantage qu’une publication posthume : il est une invitation à redécouvrir l’un des philosophes français les plus subtils du XXᵉ siècle, dont la voix, tour à tour grave, malicieuse et profondément humaine, n’a rien perdu de sa force d’éveil. Lire ou relire Jankélévitch aujourd’hui, c’est retrouver cette joie rare d’une philosophie qui éclaire sans jamais asséner, qui élève sans s’éloigner du quotidien, et qui rappelle que penser est peut-être d’abord une manière plus fine d’habiter le présent.

Loïc Di Stefano

Vladimir Jankélévitch, L’Immédiat. Cours à la Sorbonne (1959-1960), préface de Françoise Schwab, Flammarion / INA, mai 2026, 320 pages, 22 euros

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