La France libre fut africaine, une évidence à redécouvrir
Spécialiste d’histoire coloniale et professeur à l’université de Toronto, Éric Jennings est l’auteur de Vichy sous les tropiques (Grasset, 2004), livre audacieux où il démontrait comment la Révolution nationale, y compris son aspect antisémite, avait été scrupuleusement appliquée dans les colonies, avec des adaptations à la culture locale. Avec La France libre fut africaine, parue initialement chez Perrin en 2024 et réédité cette année dans la collection Tempus chez le même éditeur, il se penche sur la façon dont le mouvement gaulliste s’est implanté en Afrique équatoriale française (AEF). Jennings a puisé dans les archives la substantifique moelle de son ouvrage.
La base de la France Libre

Le film La bataille de Gaulle, sorti récemment, le montre très bien : le ralliement des colonies africaines a donné au mouvement du général de Gaulle une assise politique, financière, militaire qui lui manquait. A l’été 1940, c’est l’AEF et le Cameroun qui se rallient au Général. Ce sont bien sûr les cadres coloniaux qui font ce choix, Félix Eboué en tête, parfois aimablement convaincues par les colonnes du général Leclerc. Cela permet aussi à de Gaulle de pouvoir monnayer certaines matières premières, l’or et surtout le caoutchouc nécessaire aux camions, aux Alliés. L’Afrique noire, c’est aussi une réserve de soldats potentiels, dans laquelle la France Libre va puiser jusqu’en 1944, malgré les réticences d’un Leclerc. Ensuite, ce sera le « blanchiment » …
Rien ne change dans les colonies ?
On a beaucoup glosé sur la conférence tenue à Brazzaville en janvier 1944 censé réformer l’empire colonial français et améliorer les conditions de vie et de travail des colonisés. Il est clair qu’à la lecture de ce livre on peut voir que rien ne change par rapport à l’avant-guerre : racisme colonial, conditions de travail très difficiles (jusqu’au travail forcé ?), brimades, violences des colons… Pour autant, les choses bougent aussi lentement, tant du point de vue du sommet de la France Libre que de la base. L’AEF a été coupée de la métropole de 1940 à 1944, intégrée dans le commerce avec les Alliés, preuve de la possibilité de dépassement du fait colonial.
L’ouvrage montre en tout cas qu’à côté de la Résistance métropolitaine, l’Afrique noire a aussi contribué très fortement à la future Libération.
Sylvain Bonnet
Éric Jennings, La France libre fut africaine, Perrin « Tempus », juin 2026, 448 pages, 11 euros
