De nu vêtue de Clotilde Pratt
Nudité et pudeur
Le livre commence ainsi : « il n’y a rien à faire et pourtant l’effort est considérable ». Clotilde Pratt est nue, elle pose sur une estrade, il faut tenir sans bouger, parfois longtemps, le corps proteste, il faut faire avec la douleur… Comment ? En partant ailleurs dans divers souvenirs. Ou bien en regardant devant soi les regardeurs, postés derrière leurs chevalets, un crayon, un pinceau à la main… Elle se demande : « comment mon paysage corporel t’a-t-il inspiré ? Qu’en as-tu extrait ? Ce que j’ai voulu te donner, comment l’as-tu accueilli ? » Plus tard elle découvrira ce qu’ils ont vu d’elle, souvent un peu d’eux-mêmes…

On pourrait croire à un exhibitionnisme. À chaque fois, même au bout de six années, alors qu’elle se déshabille dans les coulisses, elle doit lutter avec sa pudeur. Tout à l’heure, elle va monter sur l’estrade et faire tomber son peignoir fétiche… Heureusement, il y a le rituel : une salle fermée, une estrade où se distinguer des regardeurs, alors on peut faire de sa peau un vêtement… Le moindre accroc dans ce rituel, et la situation devient impossible… « À chaque fois c’est la même appréhension, la même timidité qui m’anime de l’intérieur. La pudeur est un sentiment très mystérieux et indomptable ». Ce qu’elle aime dans ce métier, c’est un engagement de toute sa personne, qu’elle qualifie de poétique, politique.
Vivre dans et par son corps
On pourrait ajouter que Clotilde Pratt est une spécialiste du corps : elle est masseuse, elle danse, elle nage, elle traverse la Sahara à pied… Chez elle rien de métaphysique, elle est avant tout physique. Ce dont elle a besoin : « être juste soi dans toute son humanité, dans sa présence originelle ».
Si le sujet que l’on retient du livre est le récit, original, de l’expérience d’un modèle qui pose nue dans les ateliers d’art, il nous décrit avant tout un art de vivre dans et avec son corps. En ce sens elle nous propose une manière de philosophie concrète dans une langue sans chichi, qui va droit au but. Dans une interview parue sur lelittéraire.com, à la question « Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous? », elle répond : la détermination. Ce pourrait être une manière de définir son style.
Au détour d’une page, nous livre-t-elle la raison de son métier, de son intérêt pour le corporel ? Elle nous parle d’Eliane, thérapeute, qui a entrepris de dessiner nues ses patientes qui ont des problèmes de santé, des cancers, qui ont subi des violences sexuelles. Elle tente ainsi de faire qu’elles se réconcilient symboliquement avec l’image de leur corps… Clotilde Pratt ne dit-elle pas qu’à l’âge de neuf ans elle a subi un inceste ? Il y a peu elle a monté un seule-en-scène, Debout, trente ans après, qu’elle a interprété, elle y raconte sa reconstruction. Elle termine, presque, son livre par cette affirmation : « Nue, immobile, silencieuse sur l’estrade, au cœur de ma pleine présence, ici et maintenant je suis en confiance. Je suis à ma place. Je suis d’un bloc ». Merci Clotilde Pratt !
Mathias Lair
Clotilde Pratt, De nu vêtue, préface de David le Breton, éditions Tarmac, août 2026, 118 pages, 16 euros
