Envols poétiques fréquents de Jacques Darras, il aurait suffi…

Le livre commence ainsi : « Mon image fondatrice, j’aurais passé la vie entière à l’édifier au point d’en être moi-même édifié au moment que je m’apprête à m’en aller. Je l’ai fondée pour moi, je l’ai fondée pour vous, vous m’y avez aidé… », où l’auteur édifie lui-même sa propre statue… bien sûr nous sommes émus, attendris par l’évocation de la fin prochaine, ce n’est pas le moment de lui lancer une dernière pierre ! Bien que…

Quelles sont les composantes de cette image ? Jacques Darras est universitaire et traducteur émérite, notamment de Malcom Lowry, mais pas que. Il a présidé le jury du Prix Ganzo de poésie, le festival du Marathon des mots à Bruxelles et organisé dix rencontres européennes de poésie à la Maison de la Poésie de Paris dont il est administrateur.

Il est mondial : dans ce recueil il s’envole de Moscou à Damas, Oaxaca, Beijing, New York, ce qui le conduit à remettre les pendules à l’heure : « Ton Ulysse, du Bellay, n’alla jamais qu’à Rome où ton oncle cardinal était ambassadeur, moi ma chance mon poème me fait prendre la hauteur… », où l’on apprend que du Bellay n’a jamais fait que suivre son tonton, alors qu’avec Darras, c’est autre chose !

Ajoutons qu’il fut le lauréat du prix Apollinaire en 2004 et reçut le Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, en 2006. « Il était temps de saluer ce grand poète » a dit l’Académie…

… Oui j’avais oublié, Jacques Darras est poète, je dois corriger ma citation et la faire poétique, comme elle est mise en page dans le livre :

Mon image fondatrice, j’aurais passé la vie

 Entière à l’édifier au point d’en être moi-même

 Édifié au moment que je m’apprête à m’en aller.

Je l’ai fondée pour moi, je l’ai fondée

 pour vous, vous m’y avez aidé… »

(ce vers tronqué est le début de la strophe suivante puisque tout le texte est en strophes, comme il se doit)

Vive la proésie ?

Qui l’eut cru ? C’est en effet de la poésie ! Il aura suffi de découper les lignes de prose afin d’en faire des vers… Voilà qui rend la « poétification » facile !

Ainsi dès lors

Pour continuer ma diatribe

Pourrais-je aller de vers en

vers quels que soient

mes enjambements…

Car diatribe il y a, qui nous amène à nous demander : mais qu’est-ce donc que la poésie ? J’ai cherché une réponse dans ce livre, je n’ai trouvé que ce passage où notre dit « poète » est un tigre de papier taillant sa route dans la jungle institutionnelle-poétique :

Désir des mots, mots du désir, chargée d’envie

La langue nous aide à nous restreindre, courber

Ce qu’il faut de flexible pour courir dans la jungle,

Sans se faire attaquer, force féline, tigre rentré.

Oui, excusez-moi, cher Jacques Darras, j’attaque. Car il en va de la poésie, qui m’est chère ! Bien que j’aurais du mal à la définir. J’ai déjà dit qu’elle n’est pas un racontage prosaïque, où il suffirait de passer à la ligne pour faire poème.

Elle n’est non plus un écrit bourré de tics poétiques comme autant de poteaux signalétiques : attention, ici poésie ! ; ni une religion du voleur de feu, où le poète s’institue prophète, en toute simplicité bien sûr ; ni un message instructif comportant une haute dose de moraline, qui nous indique comment penser et comment agir… ces travers-là ne sont pas les vôtres… Ah mon dieu que reste-t-y ? dit la chanson… … quelque chose comme une extase où l’on sortirait pour une fois de son état, sitôt atteinte que déjà disparue : la poésie est juste là. Juste derrière l’horizon, il suffira de tendre la main… Il suffirait… Il aurait suffi…

Mathias Lair

Jacques Darras, Envols poétiques fréquents, Gallimard collection Blanche, octobre 2026, 120 pages, 18 euros

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