Albert Camus – L’éternité est ici
Encore un livre sur Camus ? Pas vraiment : Albert Camus – L’éternité est ici est la réédition en poche d’un ouvrage paru en 2019. Elle est toutefois agrémentée d’une postface de l’auteur, Youness Bousenna. Postface un peu « embarrassée », mais cet embarras même ne manque pas d’intérêt.
Cet essai n’est pas long — il a à peu près la taille d’un Que sais-je ? —, mais il montre clairement, en tout cas pour un écrivain comme Camus, à quel point, n’en déplaise aux adorateurs de Proust, il est difficile de séparer l’homme et l’œuvre. Biographie et biographie « intellectuelle » se confondent ici, entre autres à travers le lien, souligné à chaque page, entre les fictions et les essais de Camus. Sont évoqués aussi, à juste titre, ses rapports avec Sartre.

La postface est une réflexion largement amorcée par Kamel Daoud dans Meursault, contre-enquête, mais amplifiée ces dernières années par le mouvement woke : derrière Camus l’humaniste se cacherait, peut-être à son insu, un colonialiste convaincu. Doit-on répéter ici que « l’Arabe » de L’Étranger reste d’un bout à l’autre a man with no name ? Bousenna ajoute que, quand Camus s’avise d’évoquer quelque chose qui relève de la civilisation en Algérie, il ne mentionne jamais quoi que ce soit « d’indigène » ; la seule chose qui retienne son attention, ce sont les ruines romaines de Tipaza.
Il est évident que de telles critiques ne sauraient être balayées d’un revers de main, mais il nous semble qu’elles font abstraction de certaines données ou qu’elles se fondent sur des hypothèses un peu hâtives. La première erreur – liée à l’emploi de l’expression « l’Arabe » – consiste à faire de Meursault un double de Camus. Il existe certes une parenté entre l’auteur et son personnage, mais ce serait une erreur de les confondre. Les éditions anglo-saxonnes du Facteur sonne toujours deux fois nous rappellent que Camus avait lui-même déclaré qu’il s’était inspiré de ce roman noir de James Cain pour écrire L’Étranger. De fait, il n’est pas bien difficile de voir que les deux œuvres obéissent à la même structure. Le roman de Cain part du triangle rituel le mari-la femme-l’amant, femme et amant se liguant pour assassiner le mari. La culpabilité de l’amant est très tôt établie, mais, pour de complexes subtilités de procédure, il n’est pas condamné. En revanche, il est condamné à mort dans la deuxième partie du roman pour le meurtre de la femme alors que la cause réelle de la mort de celle-ci est un accident automobile on ne peut plus accidentel. Résumons : Le facteur sonne toujours deux fois s’attache au cas d’une homme qui n’est pas condamné pour le crime qu’il a commis, mais qui est condamné pour un crime qu’il n’a pas commis. De la même manière absurde, Meursault n’est pas tant condamné pour avoir tué « l’Arabe » que pour avoir bu une tasse de café au lait à côté du cercueil de sa mère. Comme, dans ce parallèle, Meursault correspond à l’amant crapuleux, on peut douter que Camus l’ait imaginé comme un double de lui-même.
L’autre question, qui touche au colonialisme, est un puits sans fond. On peut à bon droit accuser les premiers colonisateurs d’un pays d’être des envahisseurs, autrement dit des gens qui, du jour au lendemain, ont spolié les indigènes de leur terre. Mais que va-t-on dire aux petits-enfants de ces colonisateurs, aux Albert Camus qui sont nés là, pour qui ce pays est de facto le leur, puisqu’ils n’en connaissent pas d’autre ? Ils sont dans la situation des gens qui achètent de bonne foi un tableau de peinture dont on apprend par la suite qu’il s’agissait à l’origine d’un tableau volé. Un même objet se retrouve donc avec deux propriétaires légitimes, qui peuvent tous deux se réclamer du droit. Cicéron a exposé (voir plus bas) une situation de ce type dans le De Officiis et sa résolution grâce à l’intervention d’un riche roi, mais la réalité offre rarement de tels dei ex machina, et le droit devient donc ici synonyme d’absurdité, puisque les deux adversaires ont raison. On pourra arguer que les descendants des colonisateurs se situent comme leurs ancêtres dans le camp des exploiteurs et continuent de « faire suer le burnous », mais la mère de Camus, veuve, sourde et vivant dans la misère, ressemblerait beaucoup plus aux colonisés. Il n’est pas exclu que sa situation d’étranger-indigène ait été à l’origine du thème récurrent de l’absurde chez Camus. D’une certaine manière, son attachement aux ruines romaines de Tipaza vient souligner l’absurdité du débat. Si la terre est au premier occupant, elle n’appartient ni aux Arabes, ni aux Européens : les Romains étaient déjà là bien avant les uns et les autres, il y a deux mille ans. Nous laissons à nos aimables lecteurs le soin de voir si le schéma camusien de l’absurde ne pourrait pas être appliqué aujourd’hui à d’autres régions du globe.
Mais l’avantage de l’absurde (et son amorce de solution) est qu’il fournit une bonne base à toute histoire. Le premier principe qu’on enseigne aux apprentis scénaristes hollywoodiens est en effet le suivant : un conflit n’est intéressant que si les deux adversaires ont raison. L’ennui, évidemment, c’est que, dans la majorité des cas, chacun est persuadé que l’autre a tort…
FAL
Youness Bousenna, Albert Camus – L’éternité est ici, Rivages Poche, 142 pages, avril 2026, 8 euros.
P.S. – Cicéron, extrait du De Officiis :
On loue à bon droit Aratus de Sicyone : alors que sa ville était depuis cinquante ans sous la domination des tyrans, parti d’Argos, il pénétra secrètement dans Sicyone, s’en rendit maître ; après avoir par surprise tué le tyran Nicoclès, il rappela six cents exilés, les plus riches précédemment parmi les citoyens, et, par son arrivée, rétablit la république. Mais il vit qu’au sujet des biens et de leur possession une grande difficulté allait surgir : d’une part, il jugeait tout à fait inique de ne pas restituer à ceux qu’il avait lui-même rappelés les biens passés en d’autres mains, de l’autre, il n’était pas très juste non plus de remettre en question une possession de cinquante années, alors qu’après un laps de temps aussi long l’occupant d’un bien pouvait, dans nombre de cas, l’ayant reçu en héritage ou en dot ou l’ayant acheté, en être possesseur de bonne foi. Aratus jugea donc qu’il ne fallait pas le lui enlever et qu’il était impossible en même temps de ne pas indemniser l’ancien propriétaire. Arrivé à cette conclusion qu’il fallait de l’argent pour régler cette affaire, il déclara qu’il voulait partir pour Alexandrie et ordonna que jusqu’à son retour on ne fît rien. Il alla d’urgence trouver Ptolémée qui était lié à lui par le lien de l’hospitalité et qui, depuis la fondation d’Alexandrie, était le second roi y régnant. Il lui exposa la situation et fit connaître son désir de libérer sa patrie ; grand homme, il obtint sans peine d’un roi très riche un secours important en argent. De retour à Sicyone il tint conseil avec quinze citoyens choisis parmi les plus importants ; il examina le cas et de ceux qui détenaient la propriété d’autrui et de ceux qu’on avait frustrés de la leur et il parvint par une juste estimation à leur persuader à tous d’accepter un arrangement : les uns préférèrent renoncer à leur possession et recevoir de l’argent, les autres jugèrent plus avantageux de se faire payer comptant le prix de leur propriété que de la recouvrer, si bien que la concorde fut rétablie et qu’il n’y eut plus de plaintes. Ô grand homme digne d’admiration, si tu avais pu naître dans notre république !
