Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien

Avec Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien, Mathias Lebœuf choisit de raconter l’histoire de la philosophie par un chemin de traverse : trente-deux citations, trente-deux portes d’entrée dans des pensées, des œuvres, des siècles et des querelles intellectuelles. Le procédé est simple, mais suffisamment singulier pour retenir l’attention. Plutôt que de reconstruire une histoire continue de la pensée, l’auteur avance par fragments, à partir de phrases devenues familières, dont il restitue le contexte et la portée. « Connais-toi toi-même », « Je pense, donc je suis », « Dieu est mort » : ces formules appartiennent tellement à notre culture qu’elles risquent parfois de n’être plus entendues pour ce qu’elles sont, pour ce qu’elles portent de puissance. Et d’être oubliées comme moments essentiels de l’histoire de la philosophie. Les reprendre une à une permet de retrouver derrière leur apparente évidence les problèmes philosophiques qui les ont fait naître. La méthode a surtout le mérite de ne pas confondre vulgarisation et réduction : chaque entrée donne un aperçu, non le résumé d’une œuvre entière.

Ce choix produit une lecture différente des histoires classiques de la philosophie. La chronologie demeure, mais elle n’impose pas un récit de progrès : elle fait apparaître des continuités, des ruptures, des retours et des désaccords. Socrate, Platon, Aristote, Augustin, Montaigne, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, Marx ou Nietzsche apparaissent ainsi moins comme les étapes d’une galerie que comme les protagonistes successifs de problèmes qui changent de forme et qui nécessitent chacun une nouvelle réponse. Bien sûr, trente-deux entrées supposent des absences et des choix discutables ; certaines pensées se prêtent mieux que d’autres à cet exercice. Mais c’est précisément ce qui rend le livre intéressant : Lebœuf ne prétend pas produire une histoire exhaustive. Il construit plutôt un parcours, avec ses focales et ses ellipses, où la citation sert de point de départ à une exploration plus large. On peut discuter la sélection — à la marge —, mais il est plus difficile de nier l’efficacité du principe.

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien a une façon particulière de rendre la philosophie immédiatement abordable sans rien lui retirer de son épaisseur. Les trente-deux étapes ne composent ni un manuel ni un palmarès, mais une invitation à circuler entre les œuvres. On referme le volume avec quelques repères supplémentaires, certes, mais surtout avec une perception plus nette de ce que les grandes phrases philosophiques dissimulent derrière leur familiarité : des contextes, des controverses, des systèmes et parfois des ambiguïtés. L’entreprise ne promet pas davantage qu’elle ne peut tenir. Elle offre un itinéraire parmi d’autres, suffisamment construit pour éclairer, suffisamment ouvert pour donner envie de poursuivre. Pour une petite histoire de la philosophie, c’est une manière assez juste de procéder : montrer quelques chemins sans prétendre avoir dressé la carte entière.

Loïc Di Stefano

Mathias Lebœuf, Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien, Le Livre de poche, janvier 2011, 288 pages, 3,21 euros

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