Clint Eastwood, L’Homme à la gâchette, par Philippe Lombard
Le titre annonce la couleur, mais la couleur risque d’être monochrome, puisqu’on comprend, en lisant sur la couverture « Clint Eastwood, L’Homme à la gâchette », que l’auteur, Philippe Lombard, ne s’attardera guère sur des films tels que Sur la route de Madison ou Juré n° 2, ou encore Honkytonk Man, qui font pourtant partie – et bien mieux que, par exemple, le soporifique Haut les flingues ! – de la filmographie de l’acteur-réalisateur. Bref, c’est un peu comme si l’on ne retenait de la carrière de Belmondo que ses Guignolo en faisant abstraction de La Viacca ou de Léon Morin, prêtre.

Mais l’ouvrage ne laisse pas d’être impressionnant par son poids – c’est ce que les Anglo-Saxons nomment un coffee-table book et il est conseillé d’avoir recours à un lutrin si on veut le feuilleter aisément –, impressionnant par son contenu iconographique, et impressionnant aussi par le nombre de citations (d’Eastwood lui-même et de gens qui l’ont connu et travaillé avec lui)) qui parsèment le texte. Philippe Lombard entend avant tout raconter – on lui est d’ailleurs reconnaissant de ne pas imposer à ses lecteurs de filandreuses analyses –, mais l’abondance de ces citations fait de l’ouvrage un gigantesque making of sur papier d’au moins trois décennies de la carrière de Clint Eastwood, et, à l’intérieur même des limites du registre Action Man, on peut constater que ses personnages étaient loin d’être taillés à la serpe. On relèvera au passage quelques bizarreries propres à l’histoire du cinéma. Pourquoi la pochade Doux, dur, dingue, aussi lourde que n’importe quel navet de Philippe Clair, compte-t-elle parmi les plus grands succès d’Eastwood et trouve-t-elle encore aujourd’hui des défenseurs ?
Mystère ? Peut-être pas tout à fait. Si l’on peut « pardonner » ce faux pas (et plusieurs autres) à Eastwood, c’est sans doute parce qu’il s’inscrit dans sa volonté de déboulonner lui-même sa propre statue. En tournant les pages du livre de Lombard, on découvre que cette « déconstruction » s’est opérée progressivement, par exemple à travers les différents épisodes de la série des Dirty Harry. La célèbre critique américaine Pauline Kael n’avait pas hésité à accuser le film original d’être un film fasciste : sans doute, expliquait-elle de façon assez convaincante, l’Inspecteur Harry combattait le mal, mais jamais on ne s’interrogeait dans l’histoire sur les racines de ce mal. Seulement, c’est le même Harry qui dans le chapitre deux, Magnum Force, s’attaquait à des flics qui entendaient faire justice eux-mêmes au mépris de la loi (et s’imaginaient, pauvres naïfs, trouver en lui un allié !). Dans le chapitre trois, L’inspecteur ne renonce jamais, Harry a pour coéquipier une coéquipière ! (Philippe Lombard, à qui rien n’échappe, nous signale que Wesley Morgan, l’auteur du roman tiré du film, n’a pas craint de faire pleurer Harry quand cette coéquipière meurt.) Dans l’épisode quatre, Sudden Impact, dont le titre français est Le Retour de l’inspecteur Harry, le « retour » n’est pas tant celui de Harry que de ce double de lui-même qu’il trouve en la personne de Jennifer Spencer, une femme – une femme encore ! Une femme décidée elle aussi à exercer sa propre justice, mais dans son cas non sans raison, puisque rien n’est fait officiellement pour punir les crapules qui l’ont violée et qui ont violé sa sœur. Rodrigue, qui l’eût cru ? Chimène, qui l’eût dit ?
Toutefois, le sommet de l’auto-dérision est sans doute atteint dans Impitoyable, où le « héros » incarné par Eastwood ne se souvient pas de l’acte héroïque dont on le gratifie, puisqu’il était ivre au moment où il l’a commis.
Et c’est ainsi que Clint Eastwood a fini par faire l’objet en 2024 d’un Hors-Série des Cahiers du cinéma.
FAL
Philippe Lombard, Clint Eastwood – L’Homme à la gâchette, Gründ, 254 pages, octobre 2026, 39,95 euros
