Série noire pour une nuit blanche, un film de John Landis

« Film culte », dit-on. Manière pudique de signifier qu’un film a été un échec à sa sortie, mais que malgré tout, sans être pour autant devenu un blockbuster, il n’est pas oublié aujourd’hui et continue d’avoir ses fidèles. Si cette définition est trop souvent utilisée pour refiler certains produits définitivement éventés, c’est bien celle qui convient au film de John Landis Into the Night (en français, Série noire pour une nuit blanche), que vient de rééditer Elephant Films en bluray.

 On peut évidemment ironiser en disant que ce titre avait quelque chose de prémonitoire si l’on songe à la carrière de Landis. Certes, le nom de ce réalisateur doit encore dire quelque chose aux jeunes gens d’aujourd’hui, ne serait-ce que pour le clip Thriller, mais se rappelle-t-­on à quel point il était « dans la lumière » au début des années quatre-vingt ? Blues Brothers, Le Loup-garou de Londres, Un fauteuil pour deux… Landis semblait bien placé pour avoir une carrière analogue à celle de son copain Spielberg. Mais la machine s’est progressivement enrayée. Son remake d’Oscar avec Stallone est si besogneux que l’original avec de Funès apparaît comme une œuvre de génie ; son Blues Brothers 2000 s’essouffle à retrouver la juvénile énergie du premier ; et son Flic de Beverly Hills 3 a connu, comme disent les sites qui épluchent les chiffres du box-office, un « succès commercial mitigé ».

Que s’est-il donc passé ? Bien sûr, on pourrait évoquer ici l’accident fatal survenu pendant le tournage de son sketch de La Quatrième Dimension, dû, semble-t-il, en grande partie à ses exigences irresponsables, et qui donc porta un sacré coup à son image. Mais ce sketch, qui démontre simplement que quiconque exclut finit par être exclu, reste l’un des plus beaux manifestes anti-racistes que le cinéma nous ait donnés dans les années quatre-vingt. Et donc, la vraie cause est sans doute ailleurs.

La force du cinéma de Landis dans sa première période était son esprit fraternel. Le titre Blues Brothers est à cet égard suffisamment parlant. Le titre français d’Un fauteuil pour deux aussi, mais de manière moins subtile que le titre anglais original, puisque Trading Places peut tout à la fois désigner des bourses du commerce et un échange de rôles. Et Le Loup-garou de Londres faisait, à travers ses deux héros, tomber la barrière entre les vivants et les morts.

Into the Night rompait avec ce bel optimisme, dans la mesure où il était construit uniquement autour de personnages égoïstes. Le héros (Jeff Goldblum), souffrant d’insomnie – de son fait ou pour des causes extérieures, dont l’infidélité de sa femme –, a des allures de zombie errant dans un monde parallèle, et c’est uniquement le hasard qui lui fait croiser au milieu de la nuit la route d’une jeune femme (Michelle Pfeiffer) traquée par des tueurs à gages (l’un d’eux interprété par Landis lui-même) pour une sordide affaire de bijoux volés. Ce pourrait être le sujet d’une comédie si n’intervenaient dans l’histoire au moins deux meurtres représentés avec une désinvolture plutôt glaçante.

Mais c’est sans doute cette absence totale de générosité, ce cynisme, qui, paradoxalement, font qu’Into the Night peut aujourd’hui retenir notre attention, sinon attirer notre sympathie. 1985, année de sa sortie, c’était, si l’on peut dire, l’âge d’or des yuppies, et il n’est pas interdit de regarder cette histoire, malgré ses épisodes invraisemblables, comme un témoignage sur cette époque – et finalement comme une fable assez morale. Car ce que montre Into the Night, c’est que l’addition d’égoïsmes individuels – on voudra bien excuser ce pléonasme – renvoie chacun d’eux à son inanité. Il y a au moins, dans la dernière partie, une scène d’anthologie : face à un tueur à gages hystérique, Goldblum se demande à haute voix – mais surtout à lui-même – pourquoi il n’arrive pas à dormir, réduisant donc à néant la menace que représente pour lui cet homme qui pourrait le prendre en otage, voire l’occire. Nous vous laissons le soin – et le plaisir – de découvrir comment cette affaire se termine.

FAL

John Landis, Série noire pour une nuit blanche, avec Jeff Goldblum & Michelle Pfeiffer, Elephant Films, juillet 2026, 1h54, euros

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