Oser la gentillesse : l’audace d’une vertu oubliée

Et si la gentillesse, si souvent reléguée au rayon des qualités aimables mais secondaires, constituait en réalité une forme de courage ? C’est la question, à la fois simple et dérangeante, que pose Stefan Einhorn dans Oser la gentillesse. Médecin et professeur d’éthique, il entreprend de réhabiliter une vertu dont notre époque se méfie volontiers : dans un monde qui valorise la performance, l’affirmation de soi et la compétition, être gentil passe parfois pour être faible, naïf, voire inconséquent. Einhorn renverse cette perspective. La véritable gentillesse n’est ni mièvrerie ni complaisance : elle suppose une attention à autrui, une capacité de discernement et, surtout, une décision consciente de ne pas ajouter inutilement de la dureté au monde.

L’intérêt d’Oser la gentillesse tient précisément à cette distinction entre gentillesse et simple bonté d’intention. Être gentil ne signifie pas dire oui à tout, éviter les conflits ou se sacrifier pour les autres. La gentillesse authentique exige au contraire de savoir poser des limites, de faire preuve de franchise et parfois de s’opposer. Elle est une pratique relationnelle, presque une discipline de l’existence. Einhorn invite ainsi à considérer nos gestes ordinaires — écouter réellement, remercier, reconnaître l’effort d’autrui, renoncer à une remarque blessante — comme autant d’actes dont les conséquences peuvent être considérables. La politesse touche aux conventions ; la gentillesse, elle, engage une certaine conception de l’autre.

Le propos prend alors une dimension philosophique. Car derrière cette défense de la gentillesse se dessine une question plus vaste : qu’est-ce qu’une vie bonne ? On pense à Aristote et à sa réflexion sur les vertus comme habitudes acquises, mais aussi à Kant, pour qui la dignité d’autrui interdit de le réduire à un simple moyen. Einhorn s’inscrit dans cette tradition tout en la ramenant à la texture concrète de nos relations quotidiennes. La gentillesse devient une manière de reconnaître à autrui une valeur qui ne dépend ni de son utilité, ni de son statut, ni de ce qu’il peut nous apporter. Elle n’est donc pas seulement une qualité individuelle : elle possède une portée sociale. Une société se mesure aussi à la quantité de considération qu’elle accorde aux plus fragiles, aux inconnus, à ceux dont elle n’a rien à attendre.

C’est sans doute là que réside la force paradoxale de ce petit traité : nous convaincre que la gentillesse n’est pas une faiblesse dont il faudrait s’excuser, mais une exigence qui demande parfois davantage de caractère que la brutalité. Il faut une certaine détermination pour interrompre le réflexe de l’ironie, de l’indifférence ou du jugement ; davantage encore pour choisir, dans une situation conflictuelle, la réponse qui préservera la dignité de l’autre sans renoncer à la sienne. Oser la gentillesse n’est donc pas un manuel de bonnes manières. C’est une invitation à examiner notre manière d’habiter le monde et d’y laisser une trace. À l’heure où l’agressivité bénéficie d’une visibilité sans précédent, Einhorn rappelle avec une sobriété bienvenue que la douceur n’est pas nécessairement l’envers de la force : elle peut en être l’une des formes les plus exigeantes.

Loïc Di Stefano

Stefan Einhorn, Oser la gentillesse, traduit de l’anglais (Suède) par Christine Lefranc, Belfond, 225 pages, octobre 2026, 20 euros

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