Philosopher,  c’est voir l’invisible, selon Jean-Baptiste Brenet

Dans Que veut dire Penser, le spécialiste de la philosophie arabe et latine, professeur à la Sorbonne Jean-Baptiste Brenet,  s’essayait à définir la pensée selon Averroès dans une approche imagée et sensible. La manière, procédant par un travail de la langue et des textes, sans séparer la rationalité de l’expérience du corps,  rappelait, à certains égards, celle de Pascal Quignard dans Mourir de penser.

Qu’est-ce que la philosophie, est le livre issu de la conférence donnée pour la remise du Prix des Rencontres philosophiques de Monaco récompensant le précédent. Dans la tradition occidentale, la question se pose depuis Platon avec la figure de Socrate. La philosophie arabe, au prisme de sa lecture d’Aristote ou falsafa,  apporte un éclairage sensiblement différent.

Les trois « invisibles »

Si penser n’est pas un acte abstrait mais qu’il mobilise tous les sens, y compris le goût, l’auteur développe l’idée que la philosophie est liée spécifiquement au sens de la vue. Plus que cela, le propre de la philosophie serait l’invisible, conçu en trois sens, l’absence, le très peu, et le trop lumineux qui éblouit.

« Enfin, et à l’inverse

L’invisible peut s’entendre comme le trop intensément visible

C’est-à-dire l’éclatant, l’aveuglant, le « splendide »,

Qui déborde en quelque sorte l’appréhension,

Mais cette fois par abondance, par trop-plein, par excès de clarté.

S’il s’agissait d’un bruit, ce serait le tonnerre ;

Si c’était un corps à toucher, ce serait du feu ou de la glace,

Et dans le cas de la vue, c’est le soleil, qui blesse l’œil,

Qui corrompt la vision ,

Et dont le face-à-face est intolérable. »

Ce qui s’apparente à une thèse simple et imagée trouve son  développement et sa profondeur dans les chapitres qui la déplient.

Une philosophie poétique

En effet, la méthode et le style valent autant que la thèse. Les livres de Jean-Baptiste Brenet ont la caractéristique de tenir le fil entre la poésie, la phénoménologie, et la réflexion rationnelle. A l’issue,  les textes se déploient au gré de l’histoire des mots et  des images de pensée empruntées aux exégètes arabes. Les termes concrets ne sont pas seulement des métaphores : goûter, toucher est déjà connaître et penser, voir dans la nuit le phosphorescent est déjà philosopher, actes propres à l’être humain et paradoxalement désubjectivés, comme l’explique l’auteur.

Qu’est-ce que la philosophie ? est également hybride dans sa composition générale : en effet la première partie du texte, rappelant sa dimension orale de conférence, se présente sous forme de vers libres qui scandent les articulations de la pensée et recèlent des images poétiques .

La seconde partie du livre consiste en un appareil de notes savantes qui permettent d’aller plus loin et témoignent de la rigueur intellectuelle de la réflexion.

Le texte principal, celui de la conférence, peut se suffire à lui-même pour ses qualités d’écriture comme un arbre déploierait à partir de racines de plus en plus finement l’idée directrice du propos.

Y sont abordées, en lien avec ces trois sens de l’invisible, les dimensions métaphysiques,  politiques de la philosophie, dont l’idée de « general intellect » prend des résonances actuelles. Quant à la créativité de l’obscur, elle permet le fantasme en général ou l’outrenoir de Soulage.

« la philosophie n’est rien d’autre 

Pour répondre au sens, pour produire du sens

Que l’effort continu de faire des images avec ce qui passe,

Avec ce qui manque, ce qui tremblote

Des images « pensables », « pensantes »,

Problématiques ;

De saisir, de former et d’agencer

Les fantasmes susceptibles d’un  tel couplage à l’universel.

Le « concept » est ce composé instable ,

Et c’est cela, mentalement,

Qu’on crée, qu’on tente, qu’on répond. »

 Loin d’être un livre pour spécialistes, ce texte permet de faire de la philosophie un mode de pensée engageant l’homme dans toutes ses facultés, sensibles, intellectuelles, imaginatives.

Jean-Baptiste Brenet montre aussi comment des traditions différentes se nourrissent les unes des autres, et enfin, que la lecture des textes du passé peut éclairer le présent sur ce qui demeure de proprement humain. 

Florence Ouvrard

Jean-Baptiste Brenet, Qu’est- ce que la philosophie ?  Rivages, novembre 2025, 96 pages, 13 euros

Jean-Baptiste Brenet, Que veut dire penser ?  Rivages, « Petite bibliothèque », novembre 2025, 176 pages, 8,20 euros

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