Le photographe inconnu de la collaboration de Philippe Broussard
A la fin de l’été 2024, le journaliste Philippe Broussart a publié dans le journal Le Monde une série de six articles concernant une enquête qu’il menait sur l’auteur d’un corpus de photographies de Paris sous l’occupation. Riche en rebondissements, fausses routes et interrogations, celle-ci a donné lieu, au terme de son aboutissement, à un livre passionnant et documenté de nombreuses reproductions.
Une activité très risquée
Alors qu’il était interdit à un civil français de prendre quelque cliché que ce soit, à l’extérieur ou à l’intérieur, on voit des soldats allemands en défilés militaires, parfois déambulant en « touristes verts » selon le mot de l’auteur, très acerbe envers les Françaises qui peuvent se trouver à leurs côtés ; plus encore, des panneaux routiers en allemand, des affiches de propagande. Presque toutes les photos sont légendées d’un commentaire ironique qui ne laisse guère de doute sur le caractère dénonciateur de ce travail.
« A leur façon, les commentaires disent la détermination, le courage, une forme de résistance, oui, de résistance. Sans eux, bien des photos pourraient paraître « neutres », et même ambiguës, tant elles placent le spectateur près des Allemands. Ainsi présentées, elles gagnent en puissance d’évocation, tout en confortant le photographe dans son rôle de témoin ».
A l’époque, au tout début de l’occupation, les résistants sont peu nombreux, prendre des photos est non seulement dangereux mais nécessite d’être muni d’un matériel de prise de vue discret et d’avoir accès à un studio pour le développement.
Le journaliste, aidé de divers historiens et archivistes, tente de remonter le fil, recueille des indices… Les doutes subsistent un certain temps : s’agit-il d’un policier transfuge, d’un membre d’association d’anciens combattants, voire d’un espion travaillant pour l’occupant qui cacherait bien son jeu ? Un cliché légendé « Bécon, poste d’observation, vue sur la cour » permet d’orienter l’identification du photographe…
Un corpus énigmatique en plusieurs versions
Mais revenons aux origines de l’enquête : en août 2020, une connaissance de l’auteur, Stéphanie Coleaux, trouve chez un brocanteur de Barjac dans le Gard un album de presque 400 photos prises entre juin 1940 et l’été 1942, dont une centaine est reproduite au cœur du livre. Ce qui attise particulièrement la curiosité est la note manuscrite liminaire évoquant un « promeneur parisien » ayant pris de grands risques pour ces clichés « récupérés dans un réseau de la résistance » et enjoignant d’avoir « le courage de les examiner ».

Au cours de l’enquête, et à la faveur de la découverte d’autres exemplaires peu ou prou semblables, l’auteur rencontre des enfants, petits-enfants ou nièces des protagonistes pour finalement s’intéresser à la vendeuse parfumeuse Renée Damien du Printemps, magasin qui possède un studio de tirage photos pour la promotion de ses produits.
Le Printemps, épicentre d’actes individuels de résistance
On y découvre la gestion sous l’occupation d’une grande enseigne prisée par l’occupant, dont beaucoup de personnels, à commencer par le directeur Edmond Rachinel, mènent des activités de résistance sans être affiliés à un réseau. Ce dernier a protégé nombre de ses employés juifs, comme le compagnon de Renée Damien. D’autres figures remarquables émergent, dont la responsable du studio photo, Germaine Gerschel, qui, juive d’origine strasbourgeoise, refusera de passer en zone libre, ou encore Jules Juven, un employé du magasin agent occasionnel de la résistance, sans oublier Marthe Minot, née Bedos dans l’Aveyron, épouse du photographe lui-même, Raoul Minot donc.
Une part de mystère demeure
Mais quelques délateurs provoquent l’arrestation du photographe dont la fin de la vie, peu après la libération, a pu être documentée grâce aux recherches assidues de Marthe et au témoignage de trois compagnons de détention.
Malgré l’identification du photographe et la reconstitution de sa biographie, des questions demeurent en raison de la discrétion des témoins et même de sa veuve, en raison tout simplement des motivations intimes d’un homme.
A l’issue de l’enquête, la conclusion pourrait sembler décevante : ce travail de l’ombre n’aurait servi à rien en ce qu’il n’a permis de sauver personne, ni de combattre l’occupant. Pour autant, l’inutilité factuelle ne dit rien de la valeur humaine et édifiante de cet homme qui, en dehors de toute organisation, a fait acte de résistance et de liberté.
Florence Ouvrard
Philippe Broussard, Le photographe inconnu de l’occupation, septembre 2025, Seuil, 27,90 euros.
