Ombre de l’ombre, le monde n’attend pas
Paco Ignacio Taibo II est connu comme le créateur du détective Héctor Beláscoaran Shayne, apparu avec Jours de combat, très inspiré de Hammett. Très engagé à gauche, Taibo a signé un roman avec le sous-commandant Marcos, Des morts qui dérangent. Ombre de l’ombre est un roman un peu à part (qui aura une suite), comme on va le voir.
Fusillade à Mexico
« — Mets donc le double-deux, mon cher poète. Un homme de ton envergure spirituelle ne s’abaisse pas à faire le con, dit Manterola en souriant.
Le poète s’affaisse sur sa chaise. Il enlève son chapeau, commence à se gratter le sommet du crâne, tapotant avec deux doigts comme s’il suivait le rythme d’une chanson que lui seul écoute. De l’autre main, il retourne le double-deux et le pousse doucement sur le marbre. »

Nous voilà transportés à Mexico en 1922, après les chevauchées de Pancho Villa. Tous les soirs, quatre hommes jouent imperturbablement. Leur jeu ? Les dominos. Qui sont-ils ? Il y a un poète, ancien de l’armée de Villa ; Thomas, un chinois né au Mexique, anarchiste ; un journaliste amateur de faits divers ; un fils de famille, anarchiste lui aussi. Tous sont revenus de tout, tous ne sont pas bien vus des autorités sans pour autant déclencher des poursuites. Un soir, l’un d’entre eux est témoin d’une fusillade où meurt un musicien. Se déclenche alors une affaire qui va les voir être pris dans une conspiration impliquant des colonels corrompus, des pétroliers, des politiques américains… Le monde dans toute sa décrépitude morale.
Un roman à part
Ombre de l’ombre est un roman choral, où chacun des quatre personnages a droit à son solo, comme chez un groupe de jazz. Le ton se veut volontiers décalé, parfois drôle, cruel aussi vu les situations peintes par l’auteur. C’est aussi l’occasion de s’intéresser au Mexique, pays qui a été longtemps une « basse-cour » de l’hégémonie états-unienne. Au final, notre quatuor s’en sort après bien des péripéties. Caustique.
Sylvain Bonnet
Paco Ignacio Taibo II, Ombre de l’ombre, traduit de l’espagnol par Mara Hernández et René Solis, Rivages, avant-propos de François Guérif, avril 2026, pages, 9,20 euros
