Pour qui sonne le glas, adaptation en bande dessinée par Jean-David Morvan et Pierre Dawance du roman d’Ernest Hemingway

Les adaptations d’œuvres littéraires en bande dessinée sont aujourd’hui monnaie courante, mais Jean-David Morvan et Pierre Dawance n’ont pas choisi la facilité. Pour qui sonne le glas est, de l’avis des spécialistes, le meilleur roman d’Hemingway, mais (ou peut-être faut-il dire ici « car ») c’est aussi l’un des plus longs (500 pages en petits caractères comme on n’en fait plus dans l’édition originale du Livre de Poche), pour finalement raconter assez peu de chose – la préparation par un groupe de républicains pendant la guerre d’Espagne du dynamitage d’un pont pour des raisons stratégiques. Bien sûr, il y a toujours le risque d’être surpris par l’ennemi pendant la mise en place des charges explosives et des détonateurs et la nécessité d’élaborer un plan permettant de prendre la fuite après l’explosion, mais pendant les deux ou trois jours consacrés aux préparatifs, non, vraiment, il ne se passe pas grand-chose. On pourrait même dire que la guerre reste d’une certaine manière « dans les coulisses ».

Mais est-ce si sûr ? Les premières pages de cette bande dessinée de près de deux cents pages sont certes bien statiques, mais petit à petit l’action s’installe, très discrète au départ, mais d’autant plus tragique : ce groupe de républicains a beau être uni, en tout cas au moins en apparence, il n’en est pas moins contaminé, objectivement, par le poison de cette guerre civile, et, si une histoire d’amour naît entre le héros américain, Robert Jordan, chargé d’organiser l’opération, et Maria, l’une des femmes du groupe, des failles subrepticement se dessinent, et qui, pour n’être pas forcément volontaires, n’en sont pas moins réelles. Les critiques de gauche, nous dit-on, critiquèrent à l’époque – en 1940 – le roman parce qu’il mettait trop l’accent sur les destins individuels au détriment de l’histoire collective, mais il est évident que la distinction entre ceux-là et celle-ci est souvent bien difficile à établir.

Pierre Dawance, qui est le dessinateur de ce récit, a choisi de rejeter tout réalisme en faveur de personnages et de décors qui semblent souvent sortis d’un rêve, dans des couleurs qui, parfois, ne laissent pas d’évoquer celles d’un dessin d’enfant. Oui, beaucoup de couleurs. Mais, finalement, assez peu de couleur locale, car, même si certains dialogues sont en espagnol dans le texte, cette guerre d’Espagne est ici l’image – les images – de la guerre tout court.

Entretien avec Pierre Dawance

Quelle est votre formation et comment avez-vous été amené à travailler dans le domaine de la bande dessinée ?

Je ne me suis jamais vraiment demandé ce que je voulais faire, puisque je veux faire de la bande dessinée depuis l’âge de sept ans. Après le baccalauréat je suis allé en classes préparatoires littéraires. Puis, après une classe préparatoire artistique, j’ai présenté les concours d’écoles d’art. J’ai orienté mon sujet de diplôme en cinquième année sur la bande dessinée et mon éditeur faisait partie du jury. Il m’a donné rendez-vous peu de temps après. C’est ainsi que les choses se sont enchaînées.

Connaissiez-vous Jean-David Morvan, votre scénariste, avant de travailler avec lui sur Pour qui sonne le glas ?

Je ne connaissais que certaines de ses bandes dessinées, comme Sillage. À l’époque de la signature avec Sarbacane, il travaillait étroitement avec Madeleine Riffaud sur la série Madeleine, résistante. Il avait déjà publié un album chez Sarbacane et il avait demandé le rachat des droits d’adaptation de Pour qui sonne le glas.

Ce n’est donc pas moi qui ai choisi d’adapter ce roman. On m’a proposé deux autres livres qui, pour diverses raisons, se prêtaient mal à une adaptation en bande dessinée. Mon éditeur m’a alors proposé de travailler sur ce roman avec Jean-David Morvan, et j’ai tout de suite dit oui, parce que j’aime la littérature américaine et parce que Jean-David est un scénariste aguerri. Pour une première publication, l’occasion était trop belle !

Avez-vous fait des recherches historiques avant d’entamer votre travail ? Avez-vous jeté un coup d’œil sur le film de Sam Wood (avec Gregory Peck et Ingrid Berman) tiré du roman ?

J’ai préparé les lieux et les personnages comme pour une pièce de théâtre (le livre nous renvoie constamment à ce genre à travers son unité de temps, de lieu et d’action, ainsi que dans sa dimension proprement tragique). Si l’on prend par exemple la grotte, j’ai cherché à lui donner un aspect massif, monolithique, voire tombal, mais dressé devant le paysage de l’Espagne, un peu comme une Île des morts. Quant au personnage de Pilar, il vient pour l’essentiel d’une sculpture de Bourdelle nommée Pénélope. Son approche du corps me semblait parfaitement convenir au dynamisme de Pilar. Je n’ai pas voulu regarder le film avant de dessiner la BD, exception faite de la scène finale du pont pour laquelle j’avais besoin d’un support visuel – pour cartographier l’endroit et ne pas embrouiller un lecteur. Je ne voulais pas faire une copie consciente ou inconsciente du film, mais je l’ai vu depuis et je le trouve remarquable, parce qu’il souligne l’aspect épique et romanesque du livre avec de formidables jeux de couleur et quelques plans qui renvoient même au western.

Votre dessin est tout sauf réaliste, alors que le roman original est inscrit dans l’Histoire (et inclut même des personnages qui ont réellement existé). Pourquoi ce décalage ?

D’emblée, le scénario diminuait pour une part l’aspect historique et se concentrait sur l’essentiel du drame, ce qui n’était pas pour me déplaire : cela laissait plus de place à l’aspect charnel et proprement humain de cette histoire. J’aurais pu réinjecter cet aspect historique, d’autant plus que j’ai maintenant un peu de documentation sur la Guerre d’Espagne, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse dans les récits de guerre. J’avoue préférer l’approche emphatique de la guerre qui est développée dans La Ligne rouge de Terrence Malick à l’approche patriotique d’un Soldat Ryan ou hagiographique d’un American Sniper.

Tous vos personnages, ou presque, ont une tête « trop petite » par rapport à leur corps. Pourquoi ?

Je crois que, malgré l’aspect très cérébral du roman (il s’agit d’une longue préparation à un événement final), cette histoire reste une aventure où le corps occupe une place de premier ordre. J’ai voulu faire des personnages massifs et lourds (pas de jugement ici). Je crois que cela vient de l’écriture d’Hemingway qui reste assez sentencieuse dans ce roman et de ce qu’on a retenu de sa personnalité. La tête trop petite met en avant le corps, et c’est une histoire charnelle.

Alors que, sauf erreur, vous avez constamment repris le texte même de la traduction française du roman d’Hemingway, les passages narratifs sont pratiquement totalement absents (il n’y en a que trois). Pourquoi ?

C’est une question qui s’adresse plutôt à Jean-David, mais je pense que le texte narratif est une béquille dont on peut se passer et que le style peu orné d’Hemingway le permet. Rien que l’essentiel. Et c’est d’ailleurs une des raisons de synthèse des dessins.

Vous avez repris le « chevreau » de la traduction française comme terme d’affection. Mais cette version française de kid est très étrange pour un lecteur d’aujourd’hui. N’avez-vous pas songé à remplacer ce « chevreau » par autre chose ?

Là encore, je pense que c’est à Jean-David qu’il faudrait poser cette question. À titre personnel, je n’adore pas ce terme « chevreau », mais je sais qu’il a marqué certains lecteurs qui adorent le roman original. Alors, pourquoi pas ?

La couverture reprend la planche de la page 140, à un détail près. Pourquoi cette planche, et pourquoi cette différence ?

Cette planche est importante. Quand les planches ont été terminées, mon éditeur a trouvé la page 140 parfaite pour la couverture. J’avais d’autres idées, mais je lui ai proposé de refaire une image spécifique pour la couverture. J’ai donc refait l’image, mais finalement la page 140 est allée en couverture et c’est la page de couverture dessinée pour l’occasion qui est allée page 140. Je crois que le choix était le bon choix. Les effets de lumière de cette page s’inspirent de ceux d’une cathédrale au moment où le héros se souvient de ses morts. Et graphiquement, à travers la sérénité de ces lumières de vitraux, se pose la question : pour qui sonne le glas ?

Pourquoi insistez-vous à ce point sur le fait que l’IA n’est jamais intervenue dans la réalisation de cet album ? En quoi cela regarde-t-il le lecteur ? N’est-ce pas le résultat qui est important ?

C’est une mention voulue par mon éditeur. D’ordinaire, j’aurais dit qu’en effet, il n’y a que le résultat qui compte et qu’on s’en moque, mais à notre époque où les métiers d’art sont précarisés par l’intelligence artificielle – j’en ai moi-même fait les frais –,  je ne pouvais qu’acquiescer.

Vous avez passé trois ans à dessiner cet album. N’y a-t-il pas eu des moments de « creux », sinon de découragement, sur une période aussi longue ? Comment retrouve-t-on alors la flamme pour aller jusqu’au bout ?

La première année et demie a été consacrée au storyboard/crayonné. Pendant la seconde année et demie j’ai redessiné tout ce storyboard/crayonné de manière plus finalisée avant de le coloriser. J’essayais de produire vingt planches par mois ; le rythme est donc devenu très soutenu. Pendant plusieurs mois, je me suis concentré de manière très monolithique sur ce projet et je n’ai rien fait d’autre. Je sais que cette sensation est partagée par d’autres auteurs qui ne travaillent pas en atelier, mais on peut finir par ressentir de la fatigue et de la solitude. La solution miracle a été la musique passée en boucle dans ma chambre – celle de Bob Dylan, de Bruce Springsteen, de Nick Cave et de Lou Reed. Je suis heureux d’avoir pu comprendre le processus de création d’une bande dessinée, ce qui me permettra de mieux l’aborder les prochaines fois.

Nous sommes actuellement dans une période où les menaces de guerres (et les guerres tout court) sont nombreuses. Pensez-vous que cette « actualité » contribue à donner du poids à Pour qui sonne le glas ?

À l’époque où nous avons signé notre contrat, je ne pensais pas que quelques années plus tard le sujet serait aussi actuel. Il l’est cruellement et je crois que le livre répond à quelques-uns des maux contemporains, sur l’engagement et son prix, sur le déchirement d’une guerre intestine, et surtout, plus largement sur ce qui vient à manquer aujourd’hui : l’empathie. Le titre du livre pose la question « Pour qui sonne le glas ? », tirée d’un poème de John Donne. Il n’est jamais inutile de rappeler la réponse : « Il sonne pour toi. »

Votre prochain projet sera-t-il une autre adaptation ? une histoire originale ?

J’aimerais bien travailler sur une histoire originale. J’ai été très heureux de participer à cet album. Pour qui sonne le glas est, encore une fois, un beau livre avec un message pour toute notre époque. Mais je pense qu’avec une histoire originale, je pourrais aller encore plus loin dans la mise en page, dans le dessin, dans la lumière et les atmosphères.

Votre album n’est pas vendu sur amazon. Est-ce un choix de votre éditeur ?

Je ne connais pas la position de Sarbacane sur le sujet mais je sais que cet éditeur a toujours privilégié les ventes en librairie. On ne peut que lui donner raison.

Propos recueillis par FAL

Jean-David Morvan et Pierre Dawance, Pour qui sonne le glas, d’après Ernest Hemingway, 190 pages, éditions Sarbacane, mars 2026, 29 euros.

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