Histoire(s) sans fin : Le Signe de la croix de Cecil B. DeMille et L’Élu de Jeremy Kagan
Coïncidence ou choix malicieux de l’éditeur ? Elephant Films sort à peu près en même temps deux films qui, a priori, n’ont en commun que la place occupée par la religion dans leurs intrigues, mais qui se rejoignent finalement dans un cadre bien plus large, celui de l’ironie permanente de l’Histoire.
Le premier, Le Signe de la croix, de Cecil B. DeMille, est en noir et blanc et date de 1932, mais c’est déjà l’un des premiers péplums kolossaux du cinéma américain, avec, entre autres, des scènes de combats de gladiateurs qui prouvent que Ridley Scott n’a pas inventé grand-chose en lâchant ses babouins dans l’arène de Gladiator II. En ce temps-là, la CGI n’existait pas et les animaux n’étaient pas des pixels animés sur un ordinateur, mais de vrais animaux (le film a d’ailleurs eu en son temps des ennuis avec la censure, pour sa violence – et également pour son érotisme).

Dans les tribunes, l’empereur Néron, interprété de manière caricaturale, comme un gros bébé éternellement insatisfait, par Charles Laughton. Pour lui, les chrétiens sont des bêtes noires encore plus noires que celles de l’arène, et qu’il convient donc d’exterminer (1). Parmi les représentants de l’ordre chargés d’accomplir cette mission, le préfet Marcus Superbus (Fredric March). Mais celui-ci a la mauvaise idée de tomber amoureux de Mercia (Elissa Landi), une chrétienne qu’il devrait arrêter, et la situation se complique d’autant plus que l’épouse de l’empereur, Poppée (Claudette Colbert), qui est aussi sa maîtresse, fait tout pour faire jeter aux lions cette rivale. Bref, si le film commence dans une tonalité farcesque, il semble, à partir de sa seconde partie, que DeMille ait engagé le Corneille de Polyeucte comme coscénariste. Est-ce que cela finit bien ? Chaque spectateur jugera en fonction de sa propre foi, mais, dans tous les cas, la fable à laquelle il vient d’assister renvoie à l’immarcescible formule du vieil Horace : « Graecia capta ferum victorem cepit. » Autrement dit, tel est pris qui croyait prendre.
Le second film, L’Élu de Jeremy Kagan, d’après un roman de Chaïm Potok (2), a pour décor le New York des années quarante et pour protagonistes deux jeunes juifs faits pour ne pas s’entendre, puisque l’un est un juif libéral, et l’autre un juif hassidique, tout vêtu de noir, portant chapeau et barbe. Bien sûr, on comprend assez vite que le film qui se dessine entre dans la catégorie des buddy movies, autrement dit qu’il va obéir au schéma habituel des deux zigotos qui se détestent copieusement au départ, mais qui – si l’on peut employer cette expression ici – finiront copains comme cochons. C’est bien le cas ici, et Jeremy Kagan a expliqué que L’Élu était un film sur la tolérance, mais pour une raison qu’on ne dira pas, cette amitié se défera, paradoxalement, du fait même du rapprochement spirituel qu’elle aura contribué à établir entre les deux garçons. Le père de l’ultra-orthodoxe est interprété par un Rod Steiger méconnaissable, mais ce « déguisement » est comme la traduction concrète de l’ambiguïté de bien des événements historiques, qui sont ce qu’ils sont, mais dont les effets peuvent être totalement imprévisibles. On découvrira entre autres que les juifs hassidiques – aujourd’hui les plus réacs et les plus insupportables de toute la population israélienne – étaient à l’origine farouchement opposés à la création d’un État juif…

Ce qui fait de l’Histoire une discipline intéressante, c’est qu’elle s’écrit en grande partie au futur.
FAL
(1) Le film adopte la thèse suivant laquelle Néron lui-même aurait été à l’origine de l’incendie de Rome, afin d’en imputer la responsabilité aux chrétiens, mais tous les historiens ne sont pas d’accord sur la question.
(2) Le titre original, The Chosen, ne signifie probablement pas en anglais « L’Élu », mais bien plutôt « Les Élus », ce qui exclut l’idée d’un protagoniste unique.
Le Signe de la croix, de Cecil B. DeMille, avec Charles Laughton, Claudette Colbert, Elissa Landi, Fredric March. 2h01.
L’Élu, de Jeremy Kagan, avec Barry Miller, Maximilian Schell, Robby Benson, Rod Steiger. 1h47.
