Dormir, une anthropologie
Dormir est une expérience si ordinaire et quotidienne — pour ceux qui n’en sont pas pathologiquement privé — qu’elle échappe à la pensée. Chaque soir, nous interrompons nos activités et consentons à une absence dont nous ne maîtrisons ni les contours ni la durée. Dans Dormir. Une anthropologie, David Le Breton examine cette expérience familière comme un fait à la fois corporel, intime et culturel. Le sommeil ne se réduit pas à une fonction biologique : il engage notre rapport au temps, à la conscience et à notre propre vulnérabilité. Le dormeur demeure vivant, mais devient momentanément inaccessible à lui-même comme aux autres. Cette énigme, que la répétition quotidienne ne dissipe pas, constitue le point de départ d’une anthropologie attentive aux dimensions les moins maîtrisées de l’existence.

David Le Breton s’inscrit dans une tradition qui refuse de séparer le corps de l’expérience vécue. On peut rapprocher son approche du Temps vécu d’Eugène Minkowski, pour qui la temporalité ne se laisse pas ramener à la mesure abstraite des horloges. Le sommeil introduit précisément une discontinuité dans notre rapport ordinaire à la durée : les heures passent, mais nous ne les éprouvons pas comme nous éprouvons le temps de l’action ou de l’attente. La littérature, de son côté, n’a cessé d’explorer cet état équivoque, entre abandon et inquiétude, où la conscience se dérobe sans que le sujet cesse d’exister. L’intérêt de Le Breton est de restituer au sommeil cette épaisseur anthropologique, en prêtant attention aux pratiques, aux représentations et aux significations qui varient selon les sociétés et les individus.
La question prend une autre dimension avec 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil de Jonathan Crary, paru en français chez Zones en 2014. L’historien de l’art y analyse la tendance des économies contemporaines à étendre l’activité à toutes les heures du jour et de la nuit. Le sommeil constitue, dans cette perspective, une limite singulière : il ne peut être entièrement converti en temps disponible. Ce constat mérite néanmoins d’être nuancé. Les préoccupations actuelles relatives au repos témoignent aussi d’une meilleure connaissance de ses fonctions et d’une attention légitime à la santé. Le problème apparaît lorsque le sommeil devient une performance supplémentaire, évaluée à l’aune de ses bénéfices. On peut en organiser les conditions, surveiller ses rythmes et chercher à l’améliorer ; on ne saurait pour autant en faire un résultat garanti. C’est peut-être là que la réflexion anthropologique de Le Breton rencontre l’interrogation de Crary, sans s’y confondre : le sommeil relève à la fois d’une nécessité du vivant et d’une expérience qui résiste à sa réduction utilitaire.
Dormir conduit ainsi à interroger les limites de notre maîtrise, mais aussi la place que nous accordons à ce qui ne relève pas de l’action consciente. Le Breton ne propose pas simplement de réhabiliter le repos face à une société trop active. Son sujet est plus élémentaire et, à ce titre, plus profond : que signifie cette expérience quotidienne au cours de laquelle nous cessons de disposer pleinement de nous-mêmes ? Le sommeil rappelle que notre existence ne se compose pas seulement de décisions, de projets et d’actes dont nous pouvons rendre compte. Une part essentielle de notre vie échappe à cette logique, sans être pour autant dépourvue de sens. Il n’est pas nécessaire d’ériger cette expérience en résistance pour en reconnaître la portée. Il suffit de constater que nous ne pouvons vivre durablement sans accepter, chaque nuit, les limites de notre volonté.
Loïc Di Stefano
David Le Breton, Dormir, une anthropologie, Métailié, « traversées », octobre 226, 298 pages, 20 euros
