La maison de Pierre Loti, écrivain voyageur
Après une fermeture pour rénovation de 2012 à 2025, la Maison de Pierre Loti a rouvert au public pour des visites guidées en petites cohortes qui se succèdent tous les quarts d’heure. À l’issue de ce parcours trop rapide, un choix d’ouvrages permet d’approfondir la visite. Gallimard, dans un Hors-série Découvertes propose le sien, sous les plumes conjointes de Marie-Laure Lemoine, spécialiste de Pierre Loti et Claude Stéfani, qui, en tant que directeur des Musées de Rochefort a accompagné le chantier de restauration.
Une œuvre d’art

Il s’agit d’une œuvre d’art à part entière, véritable joyau qui se déploie sur plusieurs étages, dans des pièces de différentes configurations et thèmes décoratifs. Les pages de l’ouvrage se déploient, reproduisant la surprise du visiteur naïf pénétrant dans ce lieu labyrinthique. Ce qu’il n’a pas la possibilité de voir ou de savoir lors de la visite, il le découvre dans les photographies légendées de nombreux objets.
Une vie partagée entre les voyages et la famille
Le lecteur y trouve également une approche biographique reliant les projets architecturaux aux vicissitudes de la famille et, bien sûr, aux voyages de l’officier de marine. En effet, à la mort de son père, en raison de dettes, la situation précaire de la famille contraint le jeune Julien Viaud à gagner de l’argent de sa plume avant de pouvoir effectuer des travaux. Il procèdera par étapes et extensions au fil de ses retours de voyage. Ainsi commence-t-il par la « salle gothique » et une « pagode japonaise » ; suivront une « salle Renaissance », des aménagements arabisants dont un « un salon turc », une « mosquée », Loti étant particulièrement attaché à cette culture. La dernière pièce aménagée sera chinoise.
« Tout fermé, dans ma chambre turque, quand les pastilles du sérail brûlent, quand les vieilles armes brillent sur le fond sombre des vieilles tentures, c’est en Orient que ma pensée va. »
Ecrivain voyageur, celui qu’une reine polynésienne baptisa Loti demeure très attaché à sa famille, ce dont témoignent certaines pièces réservées aux portraits et souvenirs familiaux, essentiellement féminins ; on est également surpris par l’austérité protestante de sa chambre alors qu’il avait perdu la foi.
Des décors de théâtre
Les auteurs du présent ouvrage mettent à juste titre l’accent sur la théâtralité du lieu. Pierre Loti donna des sortes de réceptions à thèmes où il invitait des personnalités costumées pour l’occasion. Lui-même se prêtait volontiers à ce jeu, ce dont témoignent des photographies d’époque reproduites dans le livre.
« Cet espace au Moyen Age de fantaisie sert de théâtre-écrin à une fête inoubliable, le dîner Louis XI. Il symbolise aussi l’ascension sociale de Pierre Loti. »
D’autre part, par leur facticité, les décors de chaque pièce relèvent de l’illusion produite par un agencement d’éléments disparates et parfois de pacotille. A cette époque, le pillage des sites exotiques était pratique courante, sans grand discernement. Toutefois si l’artiste n’a pas toujours choisi des objets authentiques, le résultat doit plutôt être apprécié à l’aune de l’inventivité de la composition, sorte de syncrétisme ou de reconstitution fantasque. Enfant, il fabriquait des théâtres miniature, adulte il théâtralise sa vie. On trouvera ainsi des baies gothiques du XVe provenant de l’église de Marennes, des tapisseries du XVIIe, une copie de la stèle tombale de Hatidjé dans la « mosquée » recouverte de faïences récupérées d’une véritable mosquée de Damas.
Ironie du sort, la maison telle qu’elle est aujourd’hui redouble d’artificialité, figée qu’elle est dans le passé de 1920. À cette époque, certaines pièces avaient déjà été remaniées par son fils avec son accord. Ensuite, si ce dernier avait suivi la volonté de son père, presque rien n’aurait été conservé, hormis les portraits familiaux peints par sa sœur.
Cette demeure reflète la complexité du personnage qui tout en n’échappant pas à certains préjugés de son temps défendait les particularismes culturels, pourfendait le tourisme de masse et témoigna souvent d’empathie sociale. Celui qui a relégué sa femme dans un salon bleu bourgeois et une chambre de style Empire a plaidé pour l’émancipation des femmes musulmanes.
Florence Ouvrard
Marie-Laure Lemoine et Claude Stéfani, La maison de Pierre Loti, écrivain voyageur, Gallimard Hors-série Découvertes, octobre 2025, 76 pages, 14,5 euros
