Don Quichotte, histoire de fou, histoire d’en rire
Il y a des livres charnières qui marquent l’évolution d’un genre ; d’autres, sont appelés à féconder les imaginaires artistiques de toutes les époques. Don quichotte, paru en deux parties -1605 et 1615- , relève de ces deux catégories .
D’octobre 2025 à mars 2026, une exposition lui fut consacrée au Mucem sous la direction de Aude Fanio et Hélia Parkner, également autrices du catalogue.
Le « phénomène Don Quichotte » se prêtait à une exposition tellement il a inspiré de nombreux arts sans compter l’ « exploitation » qu’en firent d’autres supports mercantiles, comme la publicité. Le propre de la figure mythique est de s’émanciper de sa forme première et de connaître de multiples réécritures et métamorphoses.
Le parcours dans l’exposition se déclinait en quatre sections, s’appuyant sur « des épisodes choisis du roman, narrés à travers leur iconographie ».
Le catalogue transpose cette répartition en cinq parcours de lecture balisés par une couleur. Des textes d’auteurs ponctuent le livre : le chevalier redresseur de tort, l’éloge de la fiction et du jeu, le roman en son siècle, et les techniques visuelles. La question de la lecture et des versions du livre qui ouvrait l’exposition se trouve répartie sur plusieurs « parcours ».
Une invite à la lecture à travers les arts
Cette façon revendiquée de « livre dont vous êtes le héros » permet de rompre le fil linéaire de la lecture grâce à de multiples renvois, y compris aux chapitres concernés du roman. Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, le dispositif et la variété des œuvres présentées éveille à la lecture ou relecture de l’œuvre elle-même.

Cervantès fit publier une suite à l’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche, dix ans après la première partie, qu’il intitula l’Ingénieux Caballero don Quichotte de la Manche, en réponse à la continuation que venait de faire paraître un usurpateur, Avellaneda. Ce dernier ouvrit la voie à des réécritures allant d’Agrippa d’Aubigné à la tentative contemporaine de Pierre Ménard en passant par l’Idiot de Dostoïevski.
« Impossible de penser Don quichotte et sa diffusion pléthorique tout autour du globe sans l’imprimerie »
Rapidement, grâce à l’essor des techniques de reproduction, il donna lieu à des mises en images, gravures, lithographies et autres lanternes magiques, intéressant culture savante et populaire. Aujourd’hui les plasticiens et surtout les créateurs de bandes dessinées s’en emparent, tandis qu’il ne cesse de hanter nombre de cinéastes dont peu sont parvenus à l’adapter : souvenons-nous de Terry Gilliam, dont l’acteur principal, Jean Rochefort était atteint d’une hernie discale !
Figure du doute et de la mélancolie
Le foisonnement des aventures et leur luxe de détails se prête au dessin ; mais la mélancolie et le romantisme du personnage ont pu inspirer des photographes comme Mickael Kenna et sa série de paysages de moulins « Quixote’s giants ». Figure atemporelle et inadaptée au monde réel, le roman se fait néanmoins l’écho de la situation géopolitique de l’Espagne du début du XVIIe siècle morcelée en une diversité de royaumes, et en guerre permanente avec l’Europe. Mais, c’est surtout la méditerranée qui est présente dans l’œuvre, car les allusions aux Amériques et au nord de l’Europe sont principalement littéraires.
« Tel fut le monde autour duquel gravita la jeunesse de Cervantès, cinq années dans les tercios de Naples et de Sicile, et cinq autres en captivité à Alger qui forgèrent son destin et son œuvre ».
Là réside un des paradoxes de la figure : Don quichotte qui vit dans l’imaginaire des romans de chevalerie, est vu par certains comme une figure politique, en tant que défenseur des opprimés ; plus encore, l’expérience de sa folie et de ses illusions le conduiraient à s’en défaire.
« Il y aurait là , en somme, une dimension socratique, celle de la connaissance de soi, Don Quichotte étant finalement destiné, au terme des aventures à reconnaître la vanité de ses folies et à y renoncer en une suprême désillusion qui coïncide avec sa mort. »
Quoi qu’il en soit, Don Quichotte est bien vivant dans les imaginaires et n’a pas fini de les féconder comme toute grande figure littéraire.
Florence Ouvrard
Aude Fanio et Hélia Paukner (sous la direction de), Don Quichotte, histoire de fou, histoire d’en rire, catalogue de l’exposition, Gallimard, octobre 2025, 264 pages, 35 euros
