Hallali, comédie humaine
Du roman noir à Kubrick
Drôle de vie que celle de Jim Thompson (1906-1977), écrivain américain qui a tiré le diable par la queue toute sa vie tout en écrivant des classiques comme Les arnaqueurs, Le lien conjugal, 1275 âmes ou encore The Killer inside me. Souvent adapté au cinéma, notamment par Sam Peckinpah, il a aussi travaillé comme scénariste pour Stanley Kubrick sur L’Ultime Razzia et Les sentiers de la gloire. Hallali est ici réédité chez Rivages, éditeur qui a beaucoup fait pour Jim Thompson en publiant nombre d’inédits.
Cherchez le meurtrier
« La première fois que j’eus l’idée de tuer Luane, ce fut le jour de l’ouverture de la saison. C’est-à-dire le jour de l’ouverture du dancing, donc celui où je rencontrai Danny Lee, qui chantait avec l’orchestre de Rags McGuire. C’était une femme, bien qu’elle s’appelle Danny. Il y a beaucoup de chanteuses qui prennent des prénoms d’hommes. Prenez Janie, par exemple, la femme de Rags, qui est restée avec l’orchestre jusqu’à ce qu’elle ait ce terrible accident – je veux dire, jusqu’à l’année dernière, parce qu’en fait, elle n’a jamais eu d’accident, d’après Rags. »

Bienvenue à Manduwoc, une petite station balnéaire de la côte est des Etats-Unis, autrefois très fréquentée mais maintenant presque désertée : ne viennent que les propriétaires des bungalows. Dans cette ville, Luane Devore, vieille femme décrépie, règne sur les esprits par les ragots qu’elle distille. Tous ont peur d’elle, y compris son mari. Mais voilà qu’arrive Danny Lee, une chanteuse et surtout une belle fille. Elle secoue pas mal d’hommes. Et Luane, sans le savoir, va devenir la cible de bien des ressentiments qu’elle a distillé pendant des années. Beaucoup lui en veulent, beaucoup ont une motivation pour l’assassiner : qui va le faire ?
Au scalpel
Jim Thompson sait comme peu disséquer l’humain, traquer ses défauts, ses faiblesses, parfois avec humour (noir) ou férocité, jamais gratuitement. Hallali est une opération à cœur ouvert de l’âme humaine dont le lecteur peine un peu à se remettre une fois le roman refermé. Ici, pas de complaisance, juste une analyse froide de comment on en est arrivés là, avec une bonne dose d’incertitude. Car Thompson n’a pas de certitude quand il écrit. Bluffant.
Sylvain Bonnet
Jim Thompson, Hallali, traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias, Rivages, préface d’Anne-Sophie Kalbfleisch, couverture de Mils Hyman, mars 2026, 288 pages, 9 euros
