L’École des illettrés : réapprendre à lire et à écrire

Avec L’École des illettrés, Madeleine de Jessey s’intéresse à l’un des paradoxes de l’institution scolaire contemporaine : jamais l’école n’a autant parlé de réussite, d’émancipation et d’égalité, et jamais la question de la transmission des savoirs n’a paru susciter autant d’interrogations. Le titre, volontairement provocateur, ne renvoie pas seulement à ceux qui maîtrisent imparfaitement la lecture et l’écriture ; il désigne une forme d’appauvrissement plus générale, lorsque la familiarité avec les textes, l’histoire ou la langue cède progressivement la place à une relation plus fragmentaire au savoir. Voire à une inculture surprenante pour ses propres élèves de classes préparatoires… Derrière la critique de certaines évolutions pédagogiques se dessine ainsi une inquiétude plus vaste : que transmet encore une institution lorsqu’elle hésite elle-même sur ce qui mérite de l’être ? La question est d’autant plus intéressante qu’elle ne saurait être réduite à une opposition commode entre une école d’hier, supposée exemplaire, et celle d’aujourd’hui, nécessairement défaillante.

La finalité de l’école

C’est précisément sur cette transformation de la finalité scolaire que l’essai mérite que l’on s’arrête. L’école héritée de la tradition républicaine reposait sur une conviction assez simple : l’acquisition patiente des connaissances et la maîtrise de la langue contribuent à former le jugement et, par là, la liberté. Lire un grand texte, connaître une date, comprendre une démonstration, apprendre un poème n’étaient pas seulement des exercices de mémoire ; ils constituaient une certaine discipline de l’esprit. Les pédagogies contemporaines ont, pour leur part, cherché à mieux prendre en compte l’élève, ses difficultés, son environnement et la diversité des parcours. Il serait donc excessif de leur imputer à elles seules les fragilités actuelles de l’école. Mais Madeleine de Jessey pose une question qui demeure difficile à éluder : à force de privilégier les compétences, l’adaptation et l’immédiateté des apprentissages, ne risque-t-on pas de perdre de vue ce que les savoirs ont de plus formateur lorsqu’ils exigent précisément du temps, de l’effort et une certaine confrontation à ce qui nous précède ?

C’est là que L’École des illettrés trouve sans doute sa portée la plus stimulante. On peut discuter certaines de ses analyses, contester telle généralisation ou regretter parfois la vigueur de certaines formules ; son intérêt tient néanmoins à ce qu’il oblige à rouvrir une conversation devenue difficile : qu’attend-on véritablement de l’école ? Dans un monde où l’information est disponible à chaque instant et où les outils numériques bouleversent déjà les manières d’apprendre, la maîtrise de la langue, la fréquentation des œuvres et l’acquisition d’une culture commune conservent une valeur qui ne va peut-être plus tout à fait de soi. L’essai ne fournit pas nécessairement toutes les réponses, mais il rappelle utilement que transmettre n’est pas seulement remplir des esprits de connaissances : c’est aussi leur donner des repères à partir desquels ils pourront exercer leur jugement. À cet égard, le livre de Madeleine de Jessey vaut moins comme verdict définitif sur l’école que comme invitation à réfléchir à ce que nous souhaitons encore qu’elle soit. Mais le constat qu’elle dresse est angoissant.

Loïc Di Stefano

Madeleine de Jessey, L’École des illettrés : Réapprendre à lire et à écrire, Albin Michel, septembre 2026, 256 pages, 19,90 euros

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