Sur leurs traces, de Pétronille Rostagnat, le roman d’une disparition
Depuis plusieurs années, Pétronille Rostagnat occupe une place singulière dans le paysage du thriller français. Sans céder aux facilités du spectaculaire, elle construit des intrigues où l’enquête criminelle demeure avant tout un révélateur des fractures humaines. Sur leurs traces, cinquième enquête de la commandante Alexane Laroche, confirme cette orientation avec une maîtrise qui témoigne d’une écriture arrivée à pleine maturité.

Le point de départ possède la force des grandes ouvertures romanesques. En pleine nuit, devant les urgences de l’hôpital Lariboisière, une femme surgit au volant d’un véhicule transportant deux enfants blessés par balle avant de disparaître sans laisser d’explication. L’événement constitue moins une énigme policière qu’une rupture dans l’ordre du réel. Dès lors, le lecteur comprend que l’essentiel ne résidera pas uniquement dans l’identification d’un coupable, mais dans la compréhension d’une histoire dont toutes les apparences semblent mensongères.
Ce choix narratif est déterminant. L’autrice refuse le simple déroulement procédural de l’enquête pour privilégier une progression faite de dévoilements successifs. Chaque réponse ouvre une interrogation plus profonde ; chaque certitude vacille à mesure que les personnages avancent. Le suspense ne repose pas seulement sur la résolution d’un crime mais sur la découverte progressive de ce que chacun tente de cacher aux autres comme à lui-même.
Cette manière de déplacer constamment le centre de gravité du récit confère au roman une tension durable. Le lecteur n’est jamais installé dans le confort d’une hypothèse stable. Il est entraîné dans une succession de remises en cause où le passé devient un territoire aussi dangereux que le présent.
Les blessures du passé comme moteur romanesque
Sous les apparences d’un thriller efficace se développe une méditation discrète sur la mémoire et le deuil. Les personnages de Pétronille Rostagnat ne sont jamais de simples fonctions narratives destinées à faire progresser l’intrigue. Ils avancent lestés d’histoires anciennes, de culpabilités silencieuses, de pertes dont ils ne sont jamais véritablement revenus.
Cette profondeur psychologique constitue probablement la qualité majeure du roman. La commandante Alexane Laroche conserve la rigueur méthodique qui caractérise la série, mais l’enquête ne lui appartient plus exclusivement. L’infirmier Jérémy Bouscarat devient progressivement un second centre de gravité du récit, porté par une quête intime qui brouille les frontières entre raison et obsession. Cette double perspective évite l’écueil du héros omniscient : chacun possède une part de vérité autant qu’une part d’aveuglement.
L’écriture accompagne cette construction avec sobriété. Les dialogues demeurent économes, les descriptions précises sans surcharge, tandis que les changements de focalisation permettent d’approcher les événements selon plusieurs sensibilités. Ce procédé ne relève jamais de la virtuosité gratuite ; il participe au contraire à une réflexion constante sur la relativité des témoignages et sur l’impossibilité de saisir immédiatement la réalité.
Plus profondément encore, Sur leurs traces interroge la persistance du passé. Les drames anciens ne disparaissent jamais véritablement ; ils demeurent enfouis jusqu’au moment où une circonstance imprévue les fait ressurgir. L’enquête devient alors une archéologie des existences, où chaque découverte révèle moins un fait nouveau qu’une strate oubliée de la mémoire.
Un thriller qui retrouve l’ambition du roman
Le mérite principal de Pétronille Rostagnat est peut-être de rappeler que le roman policier n’a pas vocation à être uniquement un mécanisme de suspense. Son intrigue demeure solidement construite, les rebondissements sont nombreux, le rythme ne faiblit guère, mais cette efficacité narrative sert une ambition plus vaste : explorer les ambiguïtés morales qui traversent les êtres ordinaires.
Le roman refuse le manichéisme. Les responsabilités se déplacent, les certitudes se fissurent, les victimes elles-mêmes apparaissent parfois dans une lumière plus complexe qu’attendu. Cette hésitation permanente entre innocence et culpabilité nourrit une véritable réflexion sur la fragilité des jugements humains.
À cet égard, Sur leurs traces appartient à une tradition du roman noir français qui considère l’enquête comme un instrument d’exploration sociale et psychologique. Le crime n’y constitue jamais une fin en soi ; il agit comme un révélateur des failles invisibles d’une société où les secrets familiaux, les traumatismes et les non-dits façonnent les destins.
Sans révolutionner les codes du genre, Pétronille Rostagnat les renouvelle par une écriture plus intériorisée que démonstrative. Son roman convainc moins par la multiplication des effets que par la cohérence de sa construction et par l’attention constante portée à ses personnages. On referme ce livre avec le sentiment d’avoir lu davantage qu’un thriller : un récit sur les traces persistantes que les drames laissent dans les existences, et sur cette vérité que les hommes poursuivent souvent sans mesurer le prix qu’il faudra payer pour l’atteindre.
C’est précisément cette alliance entre efficacité romanesque et profondeur psychologique qui explique la place désormais occupée par Pétronille Rostagnat parmi les voix les plus solides du polar français contemporain. Sur leurs traces en offre une démonstration particulièrement convaincante, où le plaisir de l’intrigue ne cesse de dialoguer avec une réflexion plus discrète sur la mémoire, la perte et les mensonges que chacun entretient pour continuer à vivre.
Loïc Di Stefano
Pétronille Rostagnat, Sur leurs traces, Harper Collins, 304 pages, juin 2026, 8,60 euros
