Cent mille milliards de poèmes, une recréation raisonnée

Cette recréation (mot biblique s’il en est !) se révèle être une récréation (nous voilà dans la cour d’école) : on s’amuse ! Suivant en cela l’impulsion de Raymond Queneau qui fut un franc rigolard. Elle est raisonnée, comme l’affirme le sous-titre du livre : sans procédure on n’est rien du tout, on connait la chanson… Vive la contrainte !

Dans ce livre, des membres de l’Oulipo se sont inspirés de la recette de Raymond Queneau permettant de produire mille milliards de poèmes sans peine. Il s’est agi de construire « des poèmes non par sélection aléatoire, mais à partir d’un filtre ou d’un principe thématique » nous annonce Hervé Le Tellier dans sa préface.

Pour illustrer ce projet, voici deux tercets, tirés au hasard comme il se doit, parmi les cent sonnets (cette consonnance est fortuite) publiés :

L’esprit souffle et ressoufle au-dessus de la botte

gratter le parchemin deviendra sa marotte

le chemin vicinal se nourrit de crottin

Et tout aussi bien :

L’esprit souffle et ressoufle au-dessus de la botte

comme à Chandernagor le manant sent la crotte

lorsqu’il voit la gadoue il cherche le purin

On le constate : on se marre !

On trouvera en annexe une intéressante partie historique : des « poèmes-base » qui servirent de tremplin à Queneau, ainsi qu’un « mode d’emploi » écrit par lui-même, et une postface au livre de Queneau par Le Lionnais (mathématicien de son état) qui décrit ce qu’il nomme « la littérature expérimentale », le mot est lâché !

En effet, la production oulipienne est un discours sans sujet, qui peut se développer infiniment, comme un cancer, d’où le sens a disparu au profit d’effets de sens. Nous voici débarrassés du sujet, au bénéfice d’une conception mécaniciste de la langue.

De l’Oulipo à l’IA

Ce qui apparut comme une technique nouvelle dans les années 1960 semble associé à un discours établi, celui de la science, toujours neutre et objective comme il se doit : un axiome, une loi scientifique ne se supportent d’aucun sujet. Le discours scientifique ne connait pas d’énonciateur, la production mécanique, ou informatique, de texte non plus.

Fini le romantisme de l’auteur sujet d’une œuvre ! Finis les sujets, ils sont imprévisibles, jamais contents : ingérables, ils risquent toujours de se révolutionner ! Vive l’écriture assistée par ordinateur, l’écriture sans sujet pour énoncer, et sans sujet énoncé : il n’y a personne, donc rien n’est dit – ou bien un sujet réduit à un « book jockey » chevauché par sa machine. Le résultat est plat, et pour cause : pas de sujet, pas de jouissance, seulement une franche rigolade !

Les oulipiens sont aujourd’hui rattrapés par la « tech ». En les rendant obsolètes, l’IA révèle leur idéologie.  

Fini, le rôle social de l’artiste, qui consiste selon Pierre Legendre, à donner de la chair, de la sensation, du sentiment à notre système de valeurs, c’est-à-dire à créer la mythologie qui fonde une culture ? Jacques Rancière nous le dit autrement : la littérature, la vraie, nous offre un mode de sensibilité, elle sculpte notre mentalité. Voilà en quoi elle pourrait se révéler dangereuse ? Mieux vaut une bonne mécanique…

NB : pourtant la procédure elle-même peut prendre sens : Georges Pérec l’a montré dans son roman La disparition où la contrainte du lipogramme, la disparition du e, est une métaphore (discrète !) de sa famille disparue dans la shoah. Son exemple reste exceptionnel. 

Mathias Lair

Raymond Queneau et l’Oulipo, Cent mille milliards de poèmes, une recréation raisonnée, préface d’Hervé Le Tellier, Gallimard collection Blanche, octobre 2026, 176 pages, 20 euros

Laisser un commentaire