Psycho politicus de David Gourion
La promesse de ce livre est alléchante : l’auteur reprend la traditionnelle question déjà formulée par La Boétie : pourquoi nos sociétés acceptent de se soumettre à des leaders toxiques ? « Comment des individus ordinaires, raisonnables, dotés de toutes leurs facultés en viennent-ils à cautionner, à soutenir, et parfois à vénérer ce qui les détruit ? », demande David Gourion.
Il s’appuie essentiellement sur ce que deux psychologues canadiens, Paulhus et Williams, ont décrit sous le vocable de « triade noire ». Ils ont en effet remarqué la prévalence de personnalités alliant le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme.
On dira du psychopathe qu’il est indifférent vis-à-vis des lois comme des humains, il poursuit ses buts personnels en toute froideur. C’est pourquoi il est facilement machiavélique : il manipule sans peine. Il est porté par son narcissisme : il a le sentiment grandiose de sa propre importance, il pense qu’il peut remporter tous les succès, ce qui lui donne tous les droits…

Gourion cite des études montrant que ce type de personnalité est prévalent chez les dirigeants d’entreprise et les managers, et fréquent chez les dirigeants politiques. Il leur tire des portraits « psy » croustillants dont par ailleurs il s’excuse : déontologie oblige ! Et il affirme tout de suite que « la triade noire n’a pas de couleur politique ». Notre auteur tient à rester scientifique, c’est à dire neutre et objectif…
Des effets aux causes
Gourion est adepte des neurosciences, il va donc chercher la cause dans le cerveau… Il nous explique que « le cerveau aime la soumission ». Comme tous les neuroscientifiques notre auteur cultive les licences poétiques, il attribue ici des sentiments à un organe… à quoi doit-on ce penchant ? Au circuit de récompense du striatum ventral ; à l’amygdale « en forme d’amande lovée dans notre cerveau » qui est notre détecteur de menace ; à la tour de contrôle du cortex préfrontal… C’est que notre cerveau est celui d’un chasseur-cueilleur, dit-il, oubliant qu’il a évolué puisqu’il est le lieu de transmission phylogénétique des expériences des générations passées.
La seconde cause tiendrait au système humain : à l’environnement économique, médiatique et algorithmique que nous avons construit : « ce que le cerveau fait spontanément, le système l’organise industriellement ». On notera l’allusion à l’industrie : on aurait aimé savoir d’où vient ce système… mais on aborderait alors la question politique que notre auteur tient à éviter…
La troisième cause serait historique. Si la triade noire a existé de tous temps chez des individus, pourquoi maintenant devient-elle prévalente ? « Faute de cadres collectifs », dit-il, « des populations » se sentent impuissantes : elles ont basculé de la colère au ressentiment chronique.
Les cadres collectifs
… Voilà que nous approchons du sujet de ce livre : quels sont les « cadres collectifs » qui conduisent des sociétés entières à la soumission volontaire ? David Gourion effleure la question quand il affirme, par exemple, que « la société entière devient narcissique ». Pourquoi et comment ? Par contamination écrit-il… Il dit aussi qu’au XXème siècle, les institutions, à savoir les syndicats, les partis, les églises, etc. donnaient à ce qu’il appelle « des populations » et que je préfère appeler « le collectif » une grammaire – soit une façon de sentir et de penser. Ne dit-il pas que « quelque chose a changé dans le tissu émotionnel de nos sociétés » ?
Il soutient même, trahissant quelque peu son approche neurobiologique, que la toxicité d’une société n’est pas une fatalité biologique. Elle est « en grande partie une construction sociale et donc une responsabilité collective ».
Hélas il ne développe pas la promesse qu’il nous a faite dans son titre : Psycho politicus. Pourquoi ? David Gourion reste enfermé dans une conception contemporaine de la psychiatrie où prévalent les dimensions de l’individualisme et de la science dure, pas humaine. Elle s’interdit de penser la dimension collective sous peine de sombrer dans le politique. Or, l’idéologie scientifique veut qu’elle soit neutre et objective, ce qui me semble un leurre… qui joue un rôle politique !
Car la question, me semble-t-il, est de savoir pourquoi notre mentalité collective délaisse désormais la triade lumineuse que notre auteur décrit ainsi : autrui est une fin en soi, on reconnait sa dignité, nous avions foi en l’humanité… Comment sommes-nous passés d’un système de valeurs à un autre ?
Gourion affirme que la culture peut réparer, en effet. Elle a fallu un siècle d’agitation culturelle des Lumières pour que le système des idéaux collectifs rende possible la Révolution française. La culture peut aussi détruire : il aura fallu cinquante ans, depuis 1968, pour que les « idéaux » de la Révolution libérale capitaliste gagne nos mentalités. Puisque la triade noire que Gourion décrit renvoie excellement aux « valeurs » libérales que j’ai décrit par ailleurs dans mon livre Le complexe d’Ubu et la névrose libérale (Fayard, 2004) : mégalomanie, individualisme, volonté de toute-puissance, liberté absolue entrainant le refus des lois, plaisir pervers de transgresser… en ce sens un Trump, comme d’autres, n’est jamais qu’un symptôme révélateur de la mentalité collective qui domine aujourd’hui. Et demain ?
Jean-Claude Liaudet
David Gourion, Psycho politicus, comment nos sociétés fabriquent et favorisent les leaders toxiques, Les Arènes, octobre 2026, 290 pages, 21 euros
