Ma vie sans moi d’Armand Robin

Sa première publication poétique annonce le programme de vie que s’est donné Armand Robin : Ma vie sans moi (Gallimard, 1940).

Un personnage singulier

Armand Robin est né en 1912, à Kerfloch, dans une petite ferme isolée : une seule pièce pour huit enfants… Sa langue maternelle est le breton, il parle vite le français : le voilà bilingue, ce n’est qu’un début. Il se révèle surdoué, bien qu’il ait raté tous ses examens oraux. Il maîtrisera une vingtaine de langues dont le russe, le polonais, l’allemand, l’italien, l’hébreu, l’arabe, l’espagnol, le chinois, le finnois, le hongrois, le japonais… Il traduira une centaine d’auteurs dont Goethe, Achim von Arnim, Gottfried Benn, Max Ernst, Lope de Vega, José Bergamín, Vladimir Maïakovski, Boris Pasternak, Sergueï Essénine, Alexandre Blok, Endre Ady, Giuseppe Ungaretti, Fernando Pessoa, Constantin Cavafy, Adam Mickiewicz, Omar Khayyam… Aujourd’hui, on le dirait sans doute autiste Asperger, peut-être avec raison. Le 29 mars 1961, on le retrouve à l’Infirmerie spéciale, qui est l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police : il est mort. Après quel errements ?

Françoise Morvan, éditrice chez Mesures a mis dix ans pour redécouvrir et surtout reconstituer l’œuvre et la vie d’Armand Robin. Elle raconte : on va enlever les scellés de son appartement posés suite à son décès pour le débarrasser de son contenu, jeter tout ce qui parait de peu de valeur. Claude Roland-Manuel, Georges et Gilberte Lambrichs se précipitent, ils disposent de peu de temps pour récupérer ce qu’ils peuvent, à la sauvette. Ainsi « commence la destinée posthume d’Armand Robin », écrit-elle….

Il s’avère qu’à la fin de sa vie, Armand Robin avait longtemps écrit sans publier : ce sont les Fragments.  Reconstitués par Françoise Morvan, ils forment les deux tiers du livre, ils s’ouvrent avec cette phrase :

« Ne pas être de mon remps, ne pas être de ma vie ! »

En avril 1941, pendant la guerre, Armand Robin fut nommé écouteur au ministère l’information du gouvernement Pétain : il doit écouter les radios des pays en guerre. Il joue double jeu : il renseigne les résistants, envoie des drôles de lettres à la gestapo, anonymes bien sûr. Avant-guerre, après une visite de l’URSS, il est devenu antistalinien. À la Libération les « camarades », tel Eluard, l’attaquent, ils font ajouter son nom à la liste noire du Comité national des écrivains. N’était-il pas collabo ? Pendant la guerre il a publié dans la NRF…

En 1945 il achète un poste de radio très puissant. Replié chez lui, il s’épuise à écouter toutes les voix du monde, il en tire un bulletin intitulé « La situation politique internationale d’après les radios étrangères » … qu’il distribue à quelques dizaines d’abonnés… et il écrit ses Fragments ici reconstitués.

Plus que meurtri par la découverte du stalinisme, par la guerre, décomposé dans son être-même par le désastre du monde, il résume ainsi son parcours :

« J’ai passé quatre ans, loin du monde, à me refaire une humanité, à me plonger dans l’obscurité. Je me suis battu dans les nuits pour qu’il n’y ait pas de cri qui ne puisse s’écouter et se pardonner ».

Il ajoute : « Enfin vint le chinois et je fus libre ». Le chinois l’assura de ce qui lui manquait, d’où cette manière de poème :

Le chinois influe

sur nos actes par une sorte de vertu intérieure

inconsciente.

Et la langue chinoise me fut mon opium

On pourrait le citer dans fin, dresser le portrait d’un être qui ne veut pas être de ce monde-là. Il dit encore : « depuis que j’ai volé le droit de m’exprimer [rappelons-nous sa misérable origine], je n’ai pas cessé d’inventer des moyens de me sauver de moi. Lièvre apeuré, je me suis cherché des terriers ; j’ai provoqué loin de moi le moyen de ne pas être à moi » … Ce que certains d’entre nous pourraient vivre bientôt, selon les aléas de la politique ?   

Mathias Lair

Armand Robin, Ma vie sans moi suivi de Fragments, Gallimard/poésie, édition de Françoise Morvan, mai 2026, 416 pages, 11,40 euros

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